
Pas de neige cet hiver mais un froid glacial depuis milieu octobre. La fontaine du parc est prise sous la glace. L’eau, interrompue dans sa chute, telle des stalactites, cherche désespérément à rejoindre le bassin luisant sous le pâle soleil d’hiver. J’ai eu des nouvelles peu rassurantes de Geneviève la femme de Charles le jardinier. Depuis le décès de son mari, elle vivote, pressée de le rejoindre. Je lui ai donné rendez-vous ce 10 février 1886 à son domicile 181 rue Victor Hugo à Calais. Les rails du tram ont du être nettoyés maintenant, je vais pouvoir me mettre en route. Malgré le manteau épais, le manchon en fourrure et les bottines, je meurs de froid. Chaque pas est une gageure contre la gravité. Je monte dans le tram et m’installe à l’intérieur. Je souris à cette femme debout sur la plate-forme, malgré les mitaines, elle a les doigts bleuis par le froid. Elle composte les billets à longueur de journée. Rue après rue, c’est la même scène. Des monticules de glaces noircies emblayent les bords des routes. Tassés sur eux-mêmes, les rares passants fuient la tourmente. Rue Jacquard, rue Lafayette, place de la Nation et rue Victor Hugo, je suis arrivée.
Je frappe, une jeune femme d’une trentaine d’année m’ouvre. Du fond de la pièce j’entend :
« Entrez Mademoiselle Rose »
Geneviève m’attend. Difficilement elle s’est levée de son fauteuil, elle s’avance vers moi le sourire aux lèvres. Elle se souvient vaguement d’avoir rencontrer une demoiselle Rose il y a très longtemps mais ça ne pas être moi. Elle chasse cette idée de sa tête.
« C’est ma dernière Marie-Julie qui vient de vous ouvrir, elle vit à quelques maisons avec son mari Edouard VANDENBROUCQUE et leur treize enfants. Ils veillent bien sur moi vous savez ! Elle a de l’ouvrage avec sa marmaille, je la plains. Asseyez-vous Mademoiselle Rose.
Deux tasses de café fumant nous attendaient ainsi qu’un gâteau aux pommes fait par sa fille. Où est la jeune femme pleine de vie qui m’a accueillie il y a de nombreuses années ? Les annuités ont laissé leurs empreintes sur son corps, sur son cœur et sur son âme. Son visage se fige, elle se tasse sur son fauteuil, elle lève les yeux vers moi, esquisse un sourire et me dit :
« Vous savez, j’ai perdu des enfants et mon cher Charles François. Ma fille Marie-Charlotte en 1845. Elle n’avait que 14 ans la pauvrette. Puis c’est mon ainé Charles François qui nous a quitté en 1876 à 46 ans. Ma belle fille a élevé seule ses enfants encore petits, elle a bien eu du courage ! Il y a eu 5 ans en novembre que mon Charles François est mort. Il était bon et travailleur. Tous les étés j’avais le droit à mon bouquet de fleurs. Pas toujours des fleurs de culture mais toujours une magnifique composition. Pour me faire enrager, il faisait semblant d’avoir oublié et moi je faisais semblant d’être fâchée. C’était notre petit rituel. Il me manque tellement. Nous étions deux vieux, deux inséparables qui savaient encore s’aimer.
De grosses larmes coulent sur ses joues. Je la laisse reprendre ses esprits.
- Vous avez de beaux enfants et une ribambelle de petits-enfants il me semble !
- Bien sûr ! Mon ainé et sa femme Catherine ont eu sept enfants, Louis et Henriette sept aussi, Pierre et sa compagne Irlandaise Catherine cinq, Charles quant à lui en a eu trois qui n’ont pas survécu avec, lui aussi une Irlandaise, Mary Ann. Il en a eu six autres avec Eugénie Hamblot. Mary Ann a disparu, partie on ne sait où, peut-être dans son pays mais mon Charles ne peut pas épouser sa compagne tant qu’il n’aura pas de nouvelle de Mary Ann. Et ma petite dernière avec ses treize enfants, vous vous rendez-compte ! Quarante et un petits-enfants ! et quatre arrière-petits-enfants !
- Vous devez être comblée, votre descendance est assurée.
- Et nous allons peupler l’Angleterre ! Pierre et Charles sont partis vivre à Nottingham. Charles est parti avec femme et enfants. Pour Pierre c’est différent. Il vit chez l’habitant et ses deux fils sont en pension. Sans épouse c’est difficile.
- Fini les idées noires Geneviève, vous devez vivre pour votre famille et garder le souvenir des bons moments avec votre tendre Charles François.
Nous avons encore discuté un bon moment. La tarte aux pommes était succulente. Il faut absolument que Marie-Julie me donne sa recette ! Geneviève me promet de me l’envoyer. Elle sourit, regarde la photo de son cher et tendre, soupire profondément, me regarde est me dit :
« Vous avez raison Rose, je dois vivre pour ma famille. Merci »
Le froid est intensifié par un vent polaire. Je me tiens au mur et j’avance mètre après mètre. Je lutte contre ses bourrasques, mon manteau est plaqué contre mon corps, mon chapeau risque, à tout moment, de s’envoler. Je reste blottie dans l’encoignure d’une porte à attendre un transport qui n’arrivera pas. Lasse d’attendre je fais quelques pas de plus et rentre dans le bureau de poste. Je me fais appeler une voiture. Une dizaine de minutes plus tard un cocher ouvre la porte :
« C’est ici que je dois prendre quelqu’un ?
- Oui, c’est moi.
Ce brave homme m’aide à monter dans le coche. Plus d’une fois les chevaux dérapent sur la glace mais ils tiennent bon et me conduisent sans encombre. Je paie la course, monte chez moi et me fais un thé brulant. Un coup de tisonnier dans les braises pour les raviver, une buche bien sèche et mon cher fauteuil.
Comme promis, j’ai eu la visite de Marie-Julie. Elle était très heureuse, sa mère est apaisée, elle demande la visite de ses petits-enfants, elle a même recommencé à chantonner. Les visites se suivent jusqu’à ce 22 février où elle m’a annoncé que sa maman Geneviève DUBOIS veuve POINTEZ est partie rejoindre son papa. Elle s’est éteinte doucement, paisiblement, entourée de ses enfants et petits enfants.

Merci Melle Rose du réconfort donné à Geneviève
Et du joli texte que vous nous avez encore offert.
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Merci !
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Un mois d’octobre frileux, du feu dans la cheminée, un café fumant et un voyage dans les automne d’antan.
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Merci pour votre commentaire. Cordialement
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Catherine est une vraie fille du nord!
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Non, je n’aime pas la chicorée !
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Bravo Catherine comme d habitude tu sais nous embarquer dans voyages
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Merci Dominique !
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