Une nuit de Février

Un grondement sourd, me réveille en sursaut, il n’est que quatre heures du matin, que se passe-t-il ? Soudain, la première explosion. Elle déchire le silence, brutale. Une seconde suit, puis une autre. Les murs tremblent, les vitres vibrent. Je me redresse, écoute, sans comprendre encore. J’enfile maladroitement une épaisse robe de chambre et je me précipite dans la rue. Les maisons ont été épargnées, mais la gare et les voies ont été touchées. Dans la rue, les voix se mêlent. On parle vite, on s’interrompt, chacun rapporte ce qu’il croit savoir. Les regards sont inquiets, les visages fermés. Très vite, un nom circule : la rue Dognin. Là-bas, une maison aurait été frappée de plein fouet. Je ne reste pas là à ne rien faire. Je remonte chez moi, m’habille à la hâte et redescend presque aussitôt. Sans hésiter, je prends la direction de la rue Dognin.

Sur place, je ne peux que constater. La maison éventrée laisse apparaître l’intimité brisée de cette famille. Autour, quelques silhouettes immobiles, d’autres s’affairent en silence. Le nourrisson, seul survivant, est extrait des décombres puis conduit à l’hôpital. Il ne pleure presque pas. Ce calme trouble davantage encore ceux qui regardent. Je reste là un moment, inutile, les mains vides. Rien à faire, rien à dire. Alors, désemparée, je finis par s’éloigner et reprendre le chemin de chez moi.

Depuis cette nuit-là, rien n’est plus tout à fait pareil à Calais. Le couvre-feu est tombé sur la ville comme un voile. Les rues se vident plus tôt, les pas se font discrets, les regards se lèvent malgré eux vers le ciel. Mais la peur ne suffit pas à protéger. D’autres bombardements suivent.

Les jours passent, les attaques reviennent. On s’habitue presque au pire, ce qui est peut-être le plus inquiétant. Le souvenir de la rue Dognin, lui, ne s’efface pas. Une maison ouverte comme une blessure. Le silence après le fracas. Et cet enfant vivant, presque intact, au milieu de ce qui n’est plus.

La ville, pourtant, ne reste pas immobile. Ce n’est pas un élan visible, ni un tumulte de paroles, mais quelque chose de plus sourd, de plus profond. Une gravité nouvelle semble peser sur Calais. On parle moins fort. On marche plus lentement. Aux fenêtres, derrière les rideaux tirés, on veille plus longtemps. Dans les rues, chacun sent que quelque chose s’est brisé, et que le silence lui-même a changé.

Dans les jours qui suivent, quelque chose change dans Calais. Une retenue d’abord, puis, peu à peu, des gestes. On se parle davantage. On s’arrête. On demande des nouvelles. Ceux qui ont vu racontent à voix basse, les autres écoutent, graves. Et puis, sans qu’on l’ordonne, sans qu’on l’annonce, chacun fait ce qu’il peut. Une pièce glissée dans une main. Un peu de linge. Du temps donné. Rien de spectaculaire, rien d’officiel. Juste des élans simples. Pour l’enfant surtout. On ne le connaît pas, mais il devient celui de tous. Comme si, en lui, quelque chose devait être sauvé. Quelque chose qui dépasse chacun. Je regarde ces gestes discrets. Je n’y prends pas part, ou si peu. Mais je les vois, je les comprends. Dans le fracas des bombes, dans les maisons ouvertes et les vies brisées, il reste cela : La solidarité.

Je suis chez moi, à mon bureau, le cœur lourd, et j’écris. Mais ce n’est pas seulement cette nuit que je porte en moi. D’autres jours me traversent déjà, comme si le temps s’ouvrait devant moi sans me laisser le choix. Je pense à ces familles en deuil, à ces femmes qui attendront en vain, à tous ces hommes partis combattre l’ennemi. Je sais, avant même qu’ils ne tombent, que beaucoup ne reviendront pas, ou reviendront brisés. Cette certitude m’écrase. Je suis là, immobile, entre ce qui vient d’avoir lieu et ce qui, déjà, s’annonce. Je suis effondrée.

Le 18 mars 1915, une nouvelle fois, la nuit se déchire. Du côté du fort Nieulay, puis le long des voies, jusqu’au boulevard Gambetta. Même l’église Notre-Dame est atteinte. Ses vitraux, autrefois lumineux, ne sont plus que poussière.

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