Hélène, enfin !

En ce mois de février 1917, la guerre est encore bien présente dans le monde. Dans le Pas-de-Calais, des villages, des villes sont reprisent par les alliés d’autres partent aux mains des Allemands. J’ai donné rendez-vous à Hélène près d’un lieu où nous pourrons nous protéger en cas d’attaque aérienne. Le 17 un zeppelin a encore bombardé Calais faisant de nouvelles victimes. Il fait froid, le ciel blafard sied parfaitement à cette atmosphère, mélange de peur et de résignation. Les civils ne peuvent faire qu’une chose espérer des jours meilleurs. Une jeune femme emmitouflée dans un manteau sans âge vient vers moi et me sourit.

« Vous êtes bien Mademoiselle Rose ?

  • Oui, c’est bien moi. Enchantée Melle Hélène. Vous avez une bonne nouvelle à m’annoncer il me semble ?!!
  • Oh oui, je viens officiellement d’être reconnue comme femme !
  • Comment cela ?
  • Et oui, à la naissance j’ai été déclarée mâle et j’ai reçu le prénom de Benoît. J’ai demandé pourquoi à ma mère elle ne m’a pas répondu. Quant a mon père, il m’a répondu : on c’est trompé. Ca arrive !
  • Comment avez-vous vécu cela ?
  • Enfant, sans problème ou presque, j’aimais jouer, chahuter, courir avec les autres gars du quartier mais quand venaient les corvées je passais pour une mauviette pas capable de porter la moindre charge. C’est en vieillissant que ça a posé de vrais problèmes.
  • J’imagine bien, les attributs féminins qui commencent à apparaitre.
  • Oui, je ne comprenais pas, j’étais perdue, effrayée. Les copains ne voulaient plus de moi, j’étais, à leurs yeux, un monstre !
  • Quand avez-vous su que vous étiez une fille et non un être abject, une abomination ?
  • A mes premières menstrues. J’étais horrifiée, je pensais mourir. J’ai couru dans la chambre de mes parents, ma mère y rangeait le linge. Elle posa le tas de draps sur le lit et m’écouta. Je lui ai tout raconté, elle me demanda de me déshabiller, elle m’examina, m’expliqua comment me protéger et parti parler à mon père.
  • Vos parents devaient être abasourdis et en colère contre la sage-femme qui s’était trompée
  • Non, elle était réputée et l’erreur venait en partie à la forme de mon corps.
  • Quelle fut la décision de vos parents ?
  • Faire corriger l’erreur auprès de la mairie. L’employé de l’état civil expliqua les démarches à entreprendre pour faire reconnaître mon genre.
  • Combien de temps ont duré les démarches ?
  • 10 ans ! dix longues années où j’ai du prouvé que j’étais bien une fille ! Le docteur CLEMENT a rédigé une longue lettre pour le médecin légiste. Et oui, les vivants peuvent avoir besoin de son expertise. Mon dossier complet a été envoyé à Lille, la guerre a retardé son traitement. Je viens de recevoir mon acte de naissance avec la mention dans la marge et mes nouveaux prénoms.
  • Vous devez être soulagée et prête à mordre la vie à pleines dents.
  • Maman a commencé à m’habiller en fille dès qu’elle a su. Ma mère expliquait ma situation a qui voulait l’entendre. J’ai donc pu m’habiller comme je l’entendais. Par contre j’étais très prudente dans la rue.
  • Comment envisagez-vous l’avenir ?
  • Un mari et des enfants, une famille à moi. C’est tout !
  • C’est tout ce que je vous souhaite Hélène !« 

Nous nous éloignons, chacune partie de son côté. Le vent est de plus en plus fort, les bourrasques emportent les gravas les plus fins des décombres. Je me protège les yeux et allonge le pas. Les passants longent les murs la mine triste L’argent manque, la nourriture aussi, des silhouettes faméliques se rendent à la soupe populaire : un bol de soupe, un quignon de pain noir dans les mains, ils se dirigent vers les taudis qui leur servent de demeure. Ils attendent la fin de la guerre et le retour des jours meilleurs. Des enfants sont accrochés aux basques de leur mère. Cette misère me fend le cœur. Je donne quelques pièces et Je rentre chez moi. Je dépose mon manteau sur la patère, j’avale un thé bien chaud et m’installe devant ma machine à écrire. Je repense à cette femme qui a dû déjà beaucoup se battre pour exister.

Hélène s’est mariée après guerre en 1920, elle a eu quatre enfants. Elle est décédée en 1975, femme, épouse, mère et grand mère heureuse.

3 commentaires sur “Hélène, enfin !”

  1. On est en plein surréalisme. On a peine à comprendre, et pourtant.
    Très bien ton récit de la situation de guerre. Aussi précis que si j avais une photo devant les yeux

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