
La pluie s’est installée pour la journée, fine et persistante, elle frappe doucement les vitres et accompagne le silence de la maison ; à mon écritoire, je suis entourée de papiers que je feuillette sans véritablement les lire, tant ils me semblent tous dire la même chose sans jamais me raconter l’essentiel.
Il est question de la mairie de Calais, de cette idée née d’une volonté d’unir ce qui, jusque-là, vivait séparé ; au fil des pages, je vois apparaître deux villes que l’on rapproche, que l’on rassemble, presque que l’on force à ne plus faire qu’une, et déjà se dessine la nécessité d’un lieu commun, d’un cœur administratif capable d’incarner cette union nouvelle. Les documents parlent de projets, de concours, de dessins soigneusement tracés, de façades ambitieuses, de tours, de perspectives grandioses ; je devine, derrière ces traits d’encre, l’orgueil d’une ville qui cherche sa place, qui veut s’affirmer, mais je ressens aussi une hésitation, une attente, comme si rien n’était encore prêt à naître.
Puis vient le choix du terrain ; un espace vide, presque hostile, situé entre deux entités, une étendue sablonneuse que l’on nomme, avec une pointe d’ironie peut-être, la plaine du Sahara. Ce nom m’arrête ; il évoque à lui seul le silence, l’absence, une page encore vierge sur laquelle tout reste à écrire.
Je poursuis, je m’efforce de suivre le fil de ces années qui passent sans jamais se lever du papier ; un architecte apparaît, ses intentions se précisent, les lignes deviennent plus sûres, le projet semble enfin prendre corps, et pourtant rien ne vit ; tout est exact, tout est consigné, tout est à sa place, mais rien ne respire, rien ne palpite.
Je laisse retomber la feuille, lasse ; « non », murmuré-je, « ce n’est pas ainsi que l’on raconte une naissance », et déjà la pièce me paraît trop étroite, trop pleine de ces mots figés qui refusent de devenir histoire. Il me faut de l’air, du mouvement, peut-être même du temps.
Je me lève, prends mon châle et franchis la porte ; l’humidité m’accueille aussitôt, la pluie a cessé mais elle a laissé une lumière grise, diffuse, presque irréelle, les pavés brillent, les silhouettes passent sans se regarder, et moi, je marche, sans réfléchir, comme guidée par quelque chose que je ne cherche même plus à comprendre.
Je le sais désormais, je ne suis pas venue ici par hasard.
Je marche doucement sous la grande façade de briques rouges. La lumière des réverbères glisse sur les pierres et fait danser les ombres des pignons flamands.
Je m’arrête.
Il y a quelque chose d’étrange ce soir, comme un murmure.

- Melle Rose !
Je me retourne brusquement. Personne. Le vent peut-être ?
- Melle Rose ! ne cherchez pas derrière vous, je suis devant.
Je lève les yeux. Le beffroi se découpe dans le ciel noir, immense et silencieux.
- Qui ! qui parle ?
- Moi.
Un silence. Puis la voix reprend, grave et douce à la fois.
- Je suis la maison de cette ville, de ces deux villes, je suis l’Hôtel de Ville de Calais.
Je reste immobile. Après tout, dans mes voyages à rebrousse temps, j’ai déjà entendu parler les fantômes, les souvenirs et même les vieilles pierres. Alors pourquoi pas une mairie ?
- Que voulez-vous me dire ?
Le vent glisse le long de la façade.
- Je voudrais simplement raconter mon histoire car peu de gens la connaissent.
Je m’assieds sur les escaliers qui mènent au parvis, mon carnet prêt.
- Je vous écoute.
- Mon histoire commence en 1885. Cette année-là, deux villes décident de n’en faire qu’une : Calais et Saint-Pierre-lès-Calais.
- Oui, je le sais.
- Mais elles n’avaient pas encore de maison commune. Alors on m’imagina. On me dessina. Des architectes tracèrent mes premières formes sur des feuilles de papier. Mais je restai longtemps enfermée dans des cartons. Les années passaient et je n’existais toujours pas. Jusqu’à ce qu’un architecte vous donne enfin vie ?
- Oui, Louis Debrouwer. C’est lui qui imagina mes briques rouges, mes pignons flamands et mon beffroi.
Je lève les yeux vers la grande tour.
- Vous êtes fière de lui ?
- Très.
Un léger souffle traverse la place.
- Puis un matin de 1911, j’ai entendu les premiers coups de pioche. On creusait mes fondations dans le sable de la plaine du Sahara.
Je ferme les yeux et j’imagine les ouvriers, les charrettes, les échafaudages.
- Mais mon histoire ne fut pas simple.
La voix devient plus grave.
- En 1914, les marteaux se sont tus. La guerre est venue. Pendant des années je suis restée là, inachevée, comme un géant endormi. Et une nuit de 1917, une bombe tomba près de mon beffroi…
Le silence s’étire un instant.
- Vous avez eu peur ?
- Les pierres n’ont pas peur, Melle Rose mais elles se souviennent.
Le vent fait vibrer les drapeaux.
- Quand la paix est revenue, les ouvriers sont revenus eux aussi. Ils ont réparé mes blessures et terminé ce qu’ils avaient commencé.
Je souris doucement.
- Et puis il y eut 1925
- Oui.
La voix semble presque heureuse.
- Le 12 avril 1925, la foule s’est rassemblée devant moi. Les musiques jouaient, les discours résonnaient sous ma verrière. Ce jour-là je suis née pour de bon.
Je referme mon carnet. La place est redevenue silencieuse.
- Merci de m’avoir confié votre histoire.
Le vent souffle une dernière fois contre la façade.
- Merci à vous, Melle Rose car vous êtes l’une des rares à écouter les vieilles pierres.
Je me lève. Avant de partir, je jette un dernier regard au beffroi qui veille sur la ville. Et je me demande combien d’autres histoires dorment encore dans ses briques rouges.
Le vent passa doucement entre les pierres. Je relevai la tête.
- J’ai quelque chose à te dire
Le silence s’approfondit, attentif.
- Je t’écoute, Melle Rose
Je dépliai lentement le papier ; il me parut soudain étrange de lire à voix haute ce qui, pour elle, appartenait encore à l’inconnu.
- Dans cent ans, dans cent ans, on te fêtera.
Un léger frémissement parcourut la façade, imperceptible, comme un souffle retenu.
- On célèbrera ton inauguration, celle de 1925 ; on parlera de toi comme d’un symbole, d’un repère, d’un témoin de l’histoire de la ville. Les habitants viendront, les visiteurs aussi ; ils franchiront tes portes, monteront ton grand escalier, lèveront les yeux vers ton beffroi… et ils diront que tu es belle.
Le vent s’arrêta.
- On projettera des lumières sur tes murs, on fera danser des images sur ta façade, comme pour raconter ce que tu es devenue ; on ouvrira tes salles, on guidera les regards, on expliquera ton histoire.
Je marquai une pause.
- Et puis ?
Je souris légèrement.
- On gravera enfin sur ton fronton ce qui n’y avait jamais été inscrit : Liberté, Égalité, Fraternité ; cent ans plus tard, on achèvera ce qui était resté en attente.
Le silence qui suivit fut différent, plus dense, presque chargé d’émotion.
Puis la voix, plus douce encore :
- Dans cent ans !
Je sentis dans ces mots une lente appropriation, comme si le temps lui-même se déployait devant elle.
- Alors j’existerai toujours ?
- Oui.
- Et l’on se souviendra de moi ?
- Oui.
Un souffle passa le long de la façade, plus profond, comme une respiration.
- Ils verront mes pierres, mais sauront-ils ce que j’ai été avant ?
Je baissai les yeux.
- Peut-être pas tous ! Mais certains écouteront.
Un silence, puis :
- Et vous vous serez là pour leur rappeler ?
Je souris.
- Peut-être, autrement.
Le vent reprit doucement, faisant vibrer les drapeaux.
- Alors je les attendrai.
Je restai encore un instant, face à elle.
- Tu sais, ils ne célèbreront pas seulement ce que tu es ; ils célèbreront aussi ce que tu as traversé et ce que tu représentes pour les calaisiens.
Je repliai lentement le document.
La nuit enveloppait la place, mais elle ne me semblait plus sombre.
Avant de partir, je levai une dernière fois les yeux vers le beffroi.
- À dans cent ans ! »
Et, dans le silence qui suivit, j’eus la certitude qu’elle avait compris.
