Un acte de bravoure

Un sac de voyage à la main, je cours vers le relais des omnibus. Ce très cher M. DEVAUX, boucher de son état et surtout curieux de nature, m’a interpellée. Il se demande où je me rends de si bon matin en plein mois de décembre de cette année 1872. Après les salutations d’usage, je le laisse sur sa faim. L’omnibus pour Saint Omer (62) est sur le point de partir. Je monte, place mon bagage et me retrouve assise de travers, presque couchée sur mon voisin. Je n’avais pas anticipé le départ. Je me redresse, présente mes excuses et me plonge dans la lecture. Je ne regarde pas le paysage. Grâce aux actions du Général FAIDHERBE, le Nord de la France n’a pas été envahi mais je n’ai vraiment pas envie de voir les dernières traces du passage de la guerre.

rue du comté du Luxembourg

Arrivée à Saint Omer, je demande mon chemin. Je dois me rendre au 26 rue du comté du Luxembourg pour rencontrer Edouard-Augustin COURAGEUX poêlier-serrurier de son état. Le 29 janvier 1871, M. COURAGEUX a sauvé des flammes six enfants. Comment peut-on avoir un tel courage ! Oui, je sais, je devine vos sourires narquois, la plaisanterie est facile. Je me trouve devant une maison de ville à étage, au rez-de-chaussée, le magasin et l’atelier de réparation, à l’étage le logement. J’entends du bruit dans l’appentis mais personne ne vient, sur le comptoir une sonnette. Je la fait tinter à toute volée. Une femme et quatre enfants apparaissent dans l’embrasure de la porte, Augustine COURAGEUX née LEROY m’accueille. Dans ses bras Anna, un nourrisson de quelques jours. Accrochés à sa jupe Eugène et Augustine, Edouard du haut de ses huit ans se tient bien sagement. En quelques mots je lui explique les raisons de ma venue. Elle rougit de plaisir, son homme est connu à 50 kilomètres à la ronde.

« Edouard, Edouard ! on te demande« . Elle hausse la voix mais son mari ne l’entent pas, il frappe à bras raccourci sur le métal.

« EDOUARD-AUGUSTIN !

Désolée Mademoiselle!

Edouard va chercher ton père« .

Quelques instants plus tard, le père et le fils reviennent. Comme les forgerons Edouard-Augustin a les épaules et le buste large, d’une taille normale il a les yeux bleus comme ses ancêtres et ses futurs descendants. Il me regarde un grand sourire aux lèvres.

La rue de Calais

« Alors Mademoiselle, on s’intéresse aux petites gens !

  • Mais Monsieur COURAGEUX, la bravoure n’est pas l’apanage des nantis, bien au contraire. J’ai appris que vous venez justement de recevoir la médaille d’argent à la mairie. Pouvez-vous m’en parler ?
  • On ne va pas rester debout dans la boutique, suivez ma bonne Augustine, nous allons discutez devant une tasse de café »

Comme dans toute maison ouvrière, l’escalier est raide, presque une échelle de meunier. Nous entrons dans une pièce où trône un poêle de bonne facture fait par les mains expertes de mon hôte. Après avoir couché Anna, Augustine met des grains de café dans le moulin, s’assoit, coince le moulin entre ses cuisses et d’un geste régulier transforme le grain en poudre. Elle met la mouture et une bonne dose de chicorée dans le compartiment du haut de la cafetière émaillée, elle verse l’eau frémissante qui imprègne chaque particule et laisse l’arôme s’échapper, elle renouvelle le geste plusieurs fois, le temps que le récipient se remplisse. Edouard, sort les tasses du buffet. Pour le sucre et le lait il fait appel à son père, il est trop petit pour atteindre les planches du haut. Augustine remplit religieusement les tasses et pose la cafetière sur un coin du fourneau. Il est fort, le lait et le sucre vont adoucir son goût. Augustine et Edouard-Augustin se délectent. Dès demain, elle va ajouter de l’eau jusqu’à se qu’il devienne du « rapassin ». Augustine emmène les petits dans l’autre pièce pour nous laisser parler.

« Cette remise de médaille a dû tout de même vous rendre fier.

Article du Mémorial Artésien
  • Fier ! maintenant oui mais sur le coup, je n’ai pas réfléchi. Le feu ravageait les étages, j’étais spectateur comme tout le monde jusqu’à ce que j’entende les cris des enfants dans la cave. Il y avait bien une petite fenêtre mais bien trop haute pour que les « tiots » puissent l’ouvrir, avec un outil de fortune j’ai cassé la vitre et l’encadrement. Je me suis allongé sur le sol, j’ai passé mes bras par cette ouverture et j’ai attrapé les enfants un à un. Les plus grands ont aidé les plus petits à atteindre mes mains. C’est tout !
  • C’est tout ! ? Non c’est un acte qui vous honore ! Et cette cérémonie à la mairie, expliquez-moi.
  • Toute une affaire ! Mon Augustine voulait que j’aie de la prestance, moi, de la prestance ! Elle récupéra un costume d’un vieil oncle décédé mais j’avais l’air d’un sac à patate la dedans. Elle s’en plaignit en faisant son marché. Une couturière qui avait entendu parler de mon histoire voulu à tout prix faire les retouches et gratuitement. « Cela pouvait être l’un de ses gosses dans l’incendie ! » Cela s’est su. Un matin, devant ma porte une paire de chaussures à ma taille, le lendemain c’est le barbier qui est venu. Le jour convenu, je me suis rendu à la mairie. Ma belle sœur a pris les petits pour que ma femme m’accompagne, elle était fière de son homme et reconnaissante envers toutes les personnes qui m’ont transformé en dandy. Ha, ha ha ! Restons sérieux. C’est dans la salle des mariages que le maire m’a remis ma médaille. Après la cérémonie un verre de vin et un petit pain étaient servis. Tant de préparation pour même pas trois quart d’heure mais ça reste un bon souvenir que les enfants, surtout mon grand pourront raconter à leurs enfants.
  • Bravo M. COURAGEUX ! Dans cette période encore chaotique, cela fait plaisir de pouvoir narrer votre périple. Merci de m’avoir accordé de votre temps. Transmettez mes meilleures pensées à votre épouse et complimentez la sur son café. Au revoir M. COURAGEUX
  • Ca sera fait ! Au revoir Melle Rose. »

Le froid est toujours aussi vif, je remonte mon col et allonge le pas malgré le sol glissant. Je vais me rendre à la mairie et au journal local pour obtenir des documents sur ce 6 janvier 1871. Six janvier 1871, une bonne date pour un journal ancestral…

« Rapasin » ce qui reste du café après y avoir rajouté de l’eau plusieurs fois !

8 commentaires sur “Un acte de bravoure”

  1. Bravo, on retrouve bien tes origines ch’ti, dans l’importance de la tasse de café offerte à toute personne qui rend visite. Mademoiselle Rose toujours fringante !

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