Tonton Fernand

C’est assez pour aujourd’hui ! Cela fait des jours que je travaille sur la biographie de Marie Jeanne. Je suis fatiguée. Je me lève, fais quelques étirements pour dégourdir mon corps, mets un peu d’ordre sur mon bureau et me dirige vers mon fauteuil. Non, il me faut m’aérer. Le vent s’est calmé, le ciel est mitigé, il ne sait pas qui accueillir : nuages ou rayons de soleil ? Je me couvre chaudement, prends un parapluie, sors de chez moi et me dirige vers le centre-ville. Mes pas me conduisent dans la rue Neuve où ont vécu Marie Jeanne et ses parents. La peinture a remplacé la chaux vive sur la façade et des volets roulants les contrevents. Je tourne à droite, la seconde maison a été détruite, je peux voir le jardin de Marie Jeanne. Bien différent, mais je peux le visualiser : le cabanon tout au fond, le potager et son allée centrale, l’espace devant la maison réservé aux enfants. Contente, je reprends la route et me dirige vers le boulevard. Je fais quelques courses et m’arrête dans une petite brasserie. Une bonne odeur de coq au vin a titillé mes narines. Quand je suis devant ma machine à écrire, le temps n’a plus sa place dans mon univers, ce ne sont que les cris de famine de mon estomac qui me ramènent à la réalité. Rassasiée, je me dirige vers le parc. Le soir tombe, l’ombre squelettique des arbres se dessine sous le faible éclairage des réverbères. Elle me précède, me suit tout au long du chemin. Je m’en amuse et pense à ces peureux qui ne déambulent pas à mes côtés. Je rentre, range mes commissions, regarde mon fauteuil, souris et m’y affale. Le crépitement du bois, la douce chaleur, les couleurs chatoyantes du feu me plongent dans une béate somnolence.

Je me retrouve dans le chemin boueux d’une épaisse forêt. J’avance péniblement, ma jupe et mes chaussures sont maculées de boue. Où va me conduire ce sentier ? Il fait sombre, à certains endroits, la canopée nous prive de la lumière du jour, j’avance toujours, la route semble s’élargir. Des arbres abattus sont couchés, prêts à être débités. Oui, je suis dans une clairière. Des charbonnières, des maisons faites de bric et de broc, des tas de bois et de charbons encombrent l’étendue couvée par la faible clarté d’un soleil d’octobre. Je suis près de Saverne, dans la communauté de Jean et Eugénie, les parents de Marie Jeanne. Je les vois, ils me rejoignent : « Bonjour Mademoiselle Rose, nous vous attendions. »

  • Comme vous devez le savoir, je m’intéresse à votre famille, à votre histoire. J’ai su qu’il est arrivé quelques choses de grave à votre frère Fernand. Les explications que l’on m’a données sont minimes et j’aimerais, si vous le permettez, en savoir plus.
  • Eugénie, va voir les enfants, je dois causer avec cette Dame !
  • Mon frère m’a accompagné à Saverne pour le baptême de ma petite dernière Marie Jeanne. Les prussiens occupent déjà une grande partie de l’Alsace et la Lorraine, une avant-garde est donc installée à Saverne. Ils nous ont laissé entrer sans trop de problème. Je pense que les pleurs de Marie Jeanne y ont été pour quelques choses.
  • Vous ont-ils questionnés ?
  • Bien sûr ! D’où l’on venait, si c’était loin. Quand ils ont commencé à poser des questions sur notre confrérie : combien d’hommes, de femmes, d’enfants. Fernand m’a coupé la parole et a répondu : un certain nombre. Marie Jeanne mit fin à la conversation. Elle avait faim.
  • Cette enfant vous a permis de passer encore de bons moments avec votre frère.
  • En effet. Le curé a baptisé ma petite, je l’ai déclarée à la mairie et nous avons passé la nuit dans une grange. Il n’y faisait pas froid, les animaux réchauffaient l’atmosphère. Nous avons parlé pendant des heures, nous avons fait des projets. Il m’a parlé de la petite Marie la fille d’un élagueur, de son penchant pour cette jolie rousse. A notre retour, il avait l’intention d’en parler au Père avant de la fréquenter. Il était heureux.
  • Vous en parlez au passé pourquoi ?
  • Nous avons installé la petite dans la charrette, pris le temps de remercier et de saluer les personnes qui nous avez si gentiment hébergés et nous nous sommes dirigés vers la sortie de la ville. Les soldats étaient toujours à leur poste. Cette fois ci, c’est un gradé qui a pris la parole. Nous avions l’âge de servir l’armée prussienne. Nous affirmions être Français. Fernand se lança dans un discours patriotique : la France n’est pas encore vaincue, la France va se relever et les renvoyer dans leur pays un coup de pied dans le fondement. Hors de lui, le gradé attrapa Fernand, essaya de lui passer les menottes. Une seule main enserrée, il s’échappa et courut vers les bois, les soldats le poursuivirent. J’en profitais pour m’échapper, j’ai fouetté les chevaux qui sont partis au galop. A chaque instant la charrette manquait de se retourner. J’ai pris le premier chemin à gauche, je me suis enfoncé un peu plus dans cette forêt et j’ai attendu un frère qui ne reviendra pas. J’ai entendu les coups de feu. Mon cœur battait la chamade, mes yeux étaient plein de larmes, J’imaginais mon frère, mon frangin, mon ami gisant sur le sol deux balles dans le dos, j’avançais. J’avançais pour sauver mon bébé, pour prévenir mes compagnons d’infortunes. Les Prussiens allaient arracher à leur famille les hommes de la forêt.

Des larmes coulaient de ses yeux, d’un revers de manche il les essuya. Sa respiration était rapide, les traits de son visage s’étaient déformés sous l’emprise de la rage qui l’habitait. Je me tais, j’attends qu’il se calme.

  • Oui, je me suis sauvé. Mais c’était le plan de Fernand. S’il y avait du grabuge avec les prussiens, il devait déjouer leur attention pour me permettre d’emmener sa nièce à l’abri. Il connaissait ce chemin, sur la gauche, qui était praticable sur une centaine de mètres. Il devait nous y rejoindre. J’ai dû annoncer à mon père que son fils était mort sous les balles des ennemis. J’ai vu son visage se figer, une larme couler sur sa joue. Je l’ai vu, se redresser, convoquer l’assemblée du village.
  • Cette assemblée, qu’a-t-elle décidé ?
  • Comme moi, plusieurs ont décidé de plier bagages d’autres n’ont pas évalué le danger, d’autres encore se sentant l’âme prussienne sont partis rejoindre l’armée. Il m’a fallu quatre jours pour vendre mes biens, acheter un équipage. Nous partons demain.
  • Je vous remercie et je vous prie de m’excuser. J’ai ravivé une blessure trop recente.

Je me réveille, mes yeux sont emplis de larmes. Je me sens tellement proche de ces gens. Ce n’est pas très professionnel mais on ne se refait pas. Il est 15 heures, je vais rejoindre des amis au salon de thé du casino. Il faut que je me change les idées. Demain, je m’y remettrai, seulement demain.

PS : La centenaire, texte où a été tiré ce rendez-vous ancestral, sera disponible prochainement. Mademoiselle Rose arpente le temps pour concilier les souvenirs de Marie Jeanne et les évènements qui se sont produits tout au long de sa vie?

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