
En ce 29 décembre 1839, je rends visite à Tom Souville, notre corsaire, notre héros. Il m’a envoyé l’un de ses proches : il voulait me parler. Il fait froid, un vent du Nord mordant nous glace jusqu’aux os. Je hèle un coche et me love sur la banquette. Je risque un regard à l’extérieur. Depuis l’arrivée des Anglais et de la dentelle, Saint-Pierre-Les-Calais subit une extension phénoménale, les maraichers, les petits fermiers ont quitté la zone. Ils sont remplacés par des usines et des maisons plus ou moins cossues.
Il vit dans une de ces demeures de belle allure, ses exploits lui ont rapportés assez d’argent pour vivre dans l’aisance. Je frappe à la porte. Un homme m’ouvre, prend mon manteau et m’accompagne à l’étage. Tom est couché, le buste retenu par une montagne d’oreillers. Sa robe de chambre en grosse toile ne dissimule pas sa maigreur. Son visage émacié a la couleur de la cendre ; seuls ses yeux gardent cette étincelle qui caractérise les hommes qui ont vécu mille vies. Il me désigne un siège près de son lit.
- Bonjour, Mademoiselle Rose ! Je vous prie de m’excuser, ce n’est ni la tenue ni le lieu pour accueillir une jeune femme, mais je ne puis faire autrement : la vie m’échappe.
- Je vous en prie, ne vous excusez pas ! C’est un honneur pour moi de vous entendre et de vous voir.
Un petit sourire de satisfaction se dessine aux coins de ses lèvres.
- Mademoiselle Rose, pouvez-vous écrire mon histoire ? Pas à la façon de ces écrivains qui bardent leur récit de termes grandiloquents, mais avec votre cœur.
Je rougis ; je suis obligée de me racler la gorge pour pouvoir parler.
- Monsieur Souville, je vous promets d’y mettre tout mon cœur.
- Je suis né un 24 février 1777 dans notre bonne ville de Calais. Mon père était médecin. Il m’a envoyé à Londres pour des études rudimentaires, il faut le dire, mais j’y ai appris la langue anglaise, ce qui m’a bien servi tout au long de ma vie.
- Pourquoi en Angleterre ?
- Je ne l’ai jamais su. Mon précepteur était un ami de mon père.
Il resta pensif un moment.
- La mer a toujours fait partie de votre vie, comme…
Il venait de me couper la parole.
- La mer ! Ma mère nourricière. Je l’ai rejointe à onze ans, mousse. Je voulais devenir un grand navigateur !
La fougue de ses paroles enclencha une monstrueuse quinte de toux. Jean, le plus loyal de ses hommes, l’a suivi jusqu’à cette retraite dans cette ville. Il veille sur lui et le soigne.
- Voulez-vous que je revienne demain ?
- Non ! demain, j’aurai peut-être rejoint l’Éternel. À dix-huit ans, la lettre de marque m’a été refusée : trop jeune ! Ce qui ne m’a pas empêché de servir sous les ordres d’un capitaine. À ma majorité, j’ai obtenu le grade et pu être aux commandes de mon propre navire. Le pavillon de la ville flottait fièrement sur le mât.
- Vous avez été capturé, blessé
Son visage se durcit ; il n’avait pas envie de s’étendre sur cela.
- Continuons ! En 1819, j’ai participé à la construction du premier canot de sauvetage. Je ne supportais plus de voir ces malheureux mourir à quelques brasses de nos côtes.
Le silence. Je m’approche : il s’est endormi. Jean m’entraîne dans la cuisine.
- Si vous le permettez, Mademoiselle, je vous parlerai de ce qu’il n’a pas dit par pudeur.
- Je vous en prie, c’est avec plaisir que je vous écouterai.
- Son prénom est Thomas. Ce sont les Anglais qui le nommaient Cap’tain Tom. Il a été blessé au moins trois fois ; je ne compte plus ses séjours sur les navires-prisons des Anglais. Mon capitaine est très intelligent. Lors de l’un de ses emprisonnements, il s’est enduit la peau du gras des repas qu’il avait gardé pour se protéger du froid. Il s’est échappé à la nage malgré l’eau glacée.
- Il me semble qu’il a rapporté beaucoup d’argent à la ville lors de ses courses.
- Eh oui, Mademoiselle, la ville lui doit beaucoup.
- Avez-vous d’autres faits à me révéler ?
- Oui, Mademoiselle. Il a créé les bateaux de sauvetage, c’est un fait, mais il a aussi participé à plusieurs sauvetages. Son aisance au commandement, son organisation ont permis d’en sauver plus d’un.
- Je vous remercie, mon brave. Présentez mes salutations à votre capitaine.
- Merci, Mademoiselle, je n’y manquerai pas.
Il me passe mon manteau, sort pour me chercher un transport. Il m’aide à monter dans la voiture. Les chevaux s’ébranlent. Je regarde s’éloigner cet homme que je reverrai deux jours plus tard : Tom Souville est décédé le 31 décembre 1839.











Documents du site Corsaires et pirates
J’ai trouvé tous ces éléments sur Wikipédia et sur le blog « Calais d’Antan et d’aujourd’hui » : https://corsaires-et-pirates-calaisiens.e-monsite.com/pages/le-corsaire.html
Qu’est-ce qu’une lettre de marque ?
Une lettre de marque, ou lettre de course, ou lettre de commission, est une lettre patente d’un souverain permettant à un capitaine et à son équipage de rechercher, attaquer, saisir et détruire les navires ou les équipements d’une nation adverse dans les eaux internationales ou étrangères.