
En ce 18 juin 1894 je me rends chez Ellen et Georges Le Petit. Quelques jours plus tôt, un coursier est venu m’apporter l’invitation.
Il fait encore bien frais à quelques jours de l’été. Je me dirige vers l’arrêt du tramway sur la rue Gambetta. Juste à temps, je saute sur la plateforme où l’employé composte mon billet. Je m’assieds à la première place disponible. A l’arrêt suivant, une femme d’un certain âge, au visage sculpté par les vents et l’air marin, pose sont paniers près de moi. L’exhalaison puissante du poisson vient surplanter les relents des corps confinés dans un espace clos. J’ai presque envie de remercier cette marchande. Voici mon arrêt, le dernier de la rue Lafayette, je sors et me dirige le long du canal de Marck. Encore une centaine de mètres. Je regarde ma montre : 13 heures 30, je ne suis pas en retard. Je frappe, la domestique m’ouvre et me conduit dans le salon. Dans le couloir, sur le sol de grands sacs remplis de dentelle. Sur le mur principal du salon une cheminée de pierre où se consument les dernières braises. Les meubles ont été déplacés pour laisser place à un grand nombre de chaises et fauteuils placés en demi-cercle autour d’une table basse. Un service à thé attend sur une console. Ellen m’invite à m’assoir près d’elle.
« Bonjour Mademoiselle Rose, vous devez vous demander la raison de votre présence dans cette réunion de famille.
- En effet Madame Le Petit, vous ne m’avez donné aucune explication dans votre missive.
- Ne vous inquiétez pas Mademoiselle Rose, j’aimerai simplement que vous soyez notre ambassadeur auprès des miens. De votre plume, naitra un récit agréable et complet.
- Qui sera présente ?
- Mes filles : Maud, Blanche, Hélène et Célina ; mes belles-sœurs et nièce de Boulogne : Eugénie, Julia, Blanche et Laure ; ma future belle-fille et sa mère : Elise et Léonie Calbet, Elizabeth la femme de mon fils ainé Francis Beckett Bellew. Ma belle-mère, souffrante a décliné l’invitation.
- Vous voulez donc un résumé sur le déroulement de cet après-midi.
- Exactement Rose.
- A quoi va servir toute cette dentelle amoncelé dans votre entrée ?
- Je n’en sais rien ma chère Rose, nous devions discuter du mariage de Georges et Elise. Comme vous le savez, les hommes payent mais se sont aux femmes de tout organiser.
- Mais le mariage est prévu en novembre il me semble.
- En effet, la santé de mon mari se fait précaire, il peut ne prendre que peu d’ouvrages. Il me faut donc prévoir la dépense sur le long terme.
- C’est très ingénieux de votre part.
- Elles arrivent, nous reprendrons cette conversation après leur départ.
Ce sont les Boulonnaises qui franchissent le seuil les premières puis Elise et sa mère. La domestique monte chercher les filles d’Ellen à l’étage et sert des rafraichissements.
Après les embrassades tout ce petit monde prend place. Célina a 14 ans, elle voulait être présente à ce rassemblement. Ellen la fait assoir près d’elle ainsi que sa bru, les autres s’installent en fonction de leurs affinités. Toutes prennent leur sac de tulle, installent un drap blanc sur leurs genoux et se mettent à l’ouvrage. La maitresse de maison est intriguée mais sa bonne éducation l’empêche de poser des questions. La conversation se porte sur le prochain mariage. La date, le lieu, l’implication de chacune est décidée. Les plus jeunes enfants seront pris en charge par une cousine éloignée, toutes les questions d’ordre privé sont réservées à la famille.
Ellen regarde sa montre, presque 16 heures, elle sonne la servante c’est l’heure du thé. Ces dames rangent leur ouvrages et passent se laver les mains souillées par la mine de plomb encore incrustée au cœur des dessins. Nous entendons chanter la bouilloire, la bonne installe tasses, sous-tasses, cuillères sur la table basse. Elle fait infuser le thé et retourne à la cuisine préparer les plateaux de petits gâteaux. Avec adresse, elle revient les mains chargées. Elle dépose le tout , sur le point de faire le service Ellen la renvoie. Elle, Maud et Célina vont faire le service. D’une main alerte, elle verse le thé fumant dans les tasses, Maud ajoute une petite cuillère et distribue le breuvage brulant. Célina sert les pâtisseries. La conversation se fait plus légère, des rires fusent. Ellen regarde ses hôtes le sourire aux lèvres, le cœur plus serein. Laure se lève d’un bond, vite, nous allons manquer l’omnibus ! Dans un brouhaha de tissus les Boulonnaises se lèvent, envoient des baisers à la ronde et se sauvent. Du salon nous arrivent des éclats de rire, nous sortons. Elles ont oublié que l’un des hommes venait les chercher. Leur sac d’ouvrage installé sur le toit, elles s’engouffrent dans le véhicule. Elles s’échangent de grand signe de la main. De retour dans le salon, Elise et sa mère prennent congé et les filles regagnent leur chambre.
- Alors Rose, comment avez-vous perçu ce rassemblement familial ?
- Très agréable ! très sympathique et surtout très utile. Vous étiez toutes la avec le même objectif et tout a été prévu.
- Oui, nous étions là pour Georges et Elise. J’espère que cette belle entente perdurera et que nous pourrons toujours nous entendre pour marier nos enfants.
- C’est ce que je vous souhaite Ellen. Oh pardon, Madame Le Petit.
- Non, non, Rose, appelez-moi Ellen, ça me fait plaisir.
- Si vous le permettez Ellen, je vais rédiger deux textes un pour votre famille et un autre sans les détails personnels pour mes chroniques.
- Pas de souci Rose, je vous fais confiance. Au fait, je ne sais toujours pas pourquoi elles ont travaillé en discutant »
C’est à mon tour de me retirer. Je reprends le tramway et me dirige vers le port. Cette odeur de poisson à titillé mes papilles. J’achète un beau merlan et quelques bulots. Le vent arrache mon chapeau qu’un passant rattrape à la volée. Je le remercie avec empressement, souris à son épouse et tourne les talons. Je ne suis pas vêtue assez chaudement pour me rendre sur la jetée et affronter les bourrasques. Je rentre chez moi. Deux semaines plus tard, je reçois un courrier d’Ellen. Son neveu lui a apporté une enveloppe de la part de son épouse et de ses tantes. A l’intérieur quelques sous, l’argent qu’elles ont obtenu des fabricants de Tulle. Elle en a également reçu de Maud et d’Elizabeth. Une fois par mois, ces dames donneront leur pécule de la semaine pour l’union des jeunes gens. J’imagine sa satisfaction et sa gratitude devant ces gestes désintéressés.
Georges William Le Petit (1871-1939) a épousé en premières noces Elise Hélène Calbet (1876-1928) le 24 novembre 1894 à Calais.
Cette histoire n’est qu’une fiction, seuls les protagonistes ont existé.
Merci pour cette après-midi, ce thé partagé, cette entre-aide… même si ça n’est qu’une fiction, on s’y croirait…
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en ce temps pluvieux, quoi de plus agréable qu’une chronique, tea time au coin du feu.
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Tea time familial, on regrette de ne pas avoir été invité.
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