
Il a fait vraiment chaud, je vais encore attendre le petit jour pour me plonger dans un bain frais. Je vais m’allonger un moment. Ma chemise de nuit me colle à la peau, mes cheveux tressés ont perdu leur brillance, des mèches collées encadrent mon visage. La relative fraîcheur de l’oreiller me fait un bien fou. Je fais appel à Hypnose et Nyse pour qu’ils m’envoient leur fils. Au petit matin, je me réveille un peu reposée. Je me dirige, les yeux encore embués, vers la cuisine. Une poule perchée sur le dossier de la chaise me regarde. Que fait-elle là ? J’attrape le torchon et la chasse à grands gestes.

« Rose, Rose arrête ! Je suis venue te parler. »
La nuit a été plus dure que je ne le pensais. Une poule qui parle et quoi d’autre… Un gallinacé en cocotte accompagné de petits légumes, je ne dis pas non, mais une cocotte qui parle… Voyons !
« Rose calme-toi ! Je suis Poupoule, j’ai partagé la petite enfance de Catherine. »
Non, non ! Un fantôme, le fantôme d’un animal et quoi encore !
« Rose assieds-toi, j’ai des choses à te dire. »
Je prends une bonne inspiration, je me sers un café. Je me retourne, la pièce est vide. Ouf ! Je me dirige vers la salle de bain et me glisse dans le baquet. Sous la tiédeur de l’eau, mes muscles se relâchent, je souris à moi-même, mon imagination me fera encore des tours. Je m’habille, coiffe mes cheveux, vérifie mon allure dans la psyché et sors. J’attrape les journaux sur la console et me laisse choir dans mon fauteuil. Machinalement, je tourne la tête, je crie et lâche mes illustrés. Confortablement installée dans l’autre siège, Poupoule me fixe de ses petits yeux ronds.
« Rose écoute-moi ! De toute façon, je peux rester là ad aeternam.
— Bien, je suis tout ouïe !
— 1961, Émile, le père de Catherine, a acheté cinq poussins au grainetier. Nous étions petits, jaunes et banals mais c’est moi que Catherine a choisie. Elle m’a prise délicatement dans ses mains, m’a portée à sa bouche et m’a donné un baiser. Tous les jours, elle venait, me donnait des graines et un baiser. Je suis devenue une belle poule rousse aux plumes soyeuses et je donnais un bel œuf que la petite, avec soin, mettait dans le panier.
— Mais que vient faire Catherine dans cette histoire ? C’est ta vie !
— Attends, attends, j’y viens !
Nous sommes au mois d’août. Il n’y a pas que moi qui aime les rituels. Tous les jours, vers 14 heures, lorsqu’il rentre du travail, Émile fait le tour de sa nichée. Il embrasse Marguerite sa femme, Didier dans les bras de sa maman, Nadine et Michel dans le salon. Mais où est Cathy ? Émile cherche dans les pièces du rez-de-chaussée, dans les placards, tous les endroits où peut se cacher une enfant de quatre ans. Personne ! Il monte à l’étage, cherche mais personne. La porte d’entrée ? Non, elle est trop petite et c’est trop dur. La porte de la cour est ouverte, il vérifie chaque centimètre du grillage qui délimite le lieu. Pas un trou, rien ! Il appelle sa fille. Les voisins, avertis par les appels, se mettent à la rechercher. Le temps passe, Émile découragé se laisse choir. Nadine, sa seconde fille, se niche dans ses bras.
« Ati, Ati ! »
Du haut de ses trois ans, Nadine ne sait pas prononcer Cathy.
Ati… elle repousse son père et trottine vers le fond du jardin, s’accroupit devant le poulailler et crie :
« Ati, Ati ! »
D’un bond Émile se redresse et court vers le bâtiment. Il ouvre la porte et sourit. Sa fille est couchée sur le sol, elle dort, sa Poupoule bien blottie contre son corps.
— Je suis désolée de ne pas t’avoir écoutée. C’est un beau souvenir que tu viens de me conter. Que t’est-il arrivé par la suite ?
— Émile m’a mis une belle bague jaune à ma patte gauche. J’ai compris pourquoi quand j’ai vu mes congénères disparaître l’une après l’autre. Des poussins arrivaient, grandissaient et partaient à leur tour. Plusieurs fois Émile m’a attrapée mais quand il voyait ma bague il me reposait. Catherine me reconnaissait, pas lui.
— Tu as donc vécu bien plus longtemps que tes colocataires.
— Oui, j’ai même connu deux déménagements. Je suis morte à huit ans, un âge canonique pour un gallinacé.
— Merci Poupoule et bon retour au paradis des animaux. »

Un violent orage a fait disparaître la chaleur, un ruisseau s’est formé au centre de la rue, les arbres s’ébrouent ainsi que les chiens. Je vais pouvoir ouvrir mes fenêtres, le vent et la pluie se sont calmés. Je reste perplexe, je vais recevoir la visite de quoi, de qui la prochaine fois ! J’ai plongé dans l’enfance de Catherine, c’est bien.