
- Tu es certaine que c’est une bonne idée ?
- Absolument pas.
- Voilà qui me rassure.
J’introduis la clé dans la serrure.
La porte s’ouvre. Nous pénétrons dans l’appartement. Un long couloir s’étend devant nous.

- Rose m’en voudra.
- Certainement.
- Mais juste un peu.
- J’en suis beaucoup moins convaincu.
- Oh !
Je m’immobilise.
- Je m’attendais à quelque chose de plus extraordinaire.
- Tu espérais peut-être une machine à voyager dans le temps au milieu du salon ?
- J’avoue que l’idée m’a traversé l’esprit.
Près de l’entrée, un porte-manteau supporte un manteau sombre et un chapeau. Un porte-parapluies en cuivre attend sagement au sol.
- Voilà qui lui ressemble.
- Comment cela ?
- Tout est rangé.
- C’est également ce qui m’a frappé.
Nous avançons lentement.
Les murs sont couverts de photographies : L’Angleterre, l’Inde, la Jamaïque, la Belgique
- Tu crois qu’elle les a tous visités ?
Watson resta silencieux quelques secondes.
- Catherine…
- Oui ?
- Nous parlons de Rose.
- Ah oui. Question stupide.
Nous poursuivons notre progression.
Une élégante sellette occupe le milieu du couloir.
- Cette porte ?
- Le bureau, je suppose.
J’ouvre.

- Mon Dieu…
Une immense bibliothèque occupe tout un mur. Les livres montent presque jusqu’au plafond. Face aux fenêtres, un large bureau disparait sous les dossiers, les carnets et les cartes.
- Je retire ce que j’ai dit.
- À propos de quoi ?
- Rose est incapable de ranger un bureau.
- Ce n’est pas du désordre.
- Ah bon ?
- C’est une organisation complexe que seuls les génies comprennent.
- Et les génies eux-mêmes ?
- Pas toujours.
Dans un coin, un tableau sur trépied présente un arbre généalogique couvert de notes.
- Voilà donc où naissent ses enquêtes.
- Voilà surtout pourquoi elles ne finissent jamais.
Je referme discrètement la porte.
La pièce suivante est la chambre.

Un grand lit occupe le centre de la pièce. Deux tables de nuit encadrent la tête de lit. Une garde-robe, une coiffeuse, un élégant paravent et une salle d’eau complètent l’ensemble.
J’observe les lieux.
- C’est étonnamment normal.
- Tu t’attendais à quoi ?
- Je ne sais pas.
- Une momie égyptienne dans un placard ?
- Peut-être.
- Tu lis trop de romans d’aventures.
- Avec Rose, on ne sait jamais.
- Ce n’est pas faux.
Nous gagnons ensuite le salon.

- Oh…
Cette fois, je m’arrête net. La cheminée occupe le mur principal. Deux fauteuils confortables encadrent une petite table ronde. Dans le bow-window, la lumière filtre à travers les vitres tandis que les cimes des arbres du parc se balancent doucement. Un gramophone repose sur sa sellette.
- Voilà son fauteuil.
- Comment peux-tu en être certaine ?
- Celui de gauche.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas. Je le sais, c’est tout.
Watson observa quelques instants.
- Effectivement.
- Tu vois !
- C’est inquiétant.
- C’est féminin.
- C’est encore plus inquiétant.
J’éclata de rire.
- J’aime beaucoup cet endroit.
- Moi aussi.
Watson parcourut la pièce du regard.
- Je comprends pourquoi elle revient toujours ici.
- Oui.
- Le monde est passionnant, mais il est agréable de savoir où l’on revient.
- On dirait une phrase de Rose.
- C’est probablement une phrase de Rose.
Nous restons silencieux quelques secondes.
Puis je murmure :
- Tu sais, Watson…
- Oui ?
- Avant aujourd’hui, Rose était un personnage.
- Et maintenant ?
Je regarde le fauteuil placé à gauche de la cheminée.
- Maintenant, c’est une personne.
Nous gagnons enfin la cuisine.

La pièce est impeccable. Les cuivres brillent. La vaisselle est parfaitement rangée. Pas la moindre trace de désordre.
- Je refuse d’y croire.
- À quoi ?
- Personne ne peut maintenir une cuisine aussi propre.
- Rose peut.
- C’est inquiétant.
- C’est Rose.
Watson allait répondre lorsqu’un bruit retentit dans le couloir. Nous nous sommes figés. Une clé tourna dans la serrure. Puis la porte d’entrée s’ouvrit.
- Oh…
- Catherine…
- Oui ?
- Je crois que nous venons d’être pris sur le fait.
Des pas résonnent dans le couloir. Puis la silhouette de Rose apparait dans l’encadrement de la porte. Elle porte un manteau encore humide de pluie et tient un parapluie fermé à la main.
Son regard passe de moi à Watson. Puis de Watson à moi. Ses sourcils se froncent.
- Je peux savoir ce que vous faites chez moi ?
Un silence.
- Nous visitons.
- Je vois.
- C’était très intéressant.
Rose croise les bras.
- Sans invitation.
- Techniquement !
- Sans invitation.
- Oui.
Le silence dura quelques secondes. Puis les lèvres de Rose commencèrent à trembler. Enfin, elle éclata de rire.
- J’aurais dû m’en douter.
Je pousse un soupir de soulagement.
- Tu n’es pas fâchée ?
- Je devrais peut-être l’être.
- Peut-être.
- Mais je vous connais trop bien.
Elle pose son parapluie contre le mur.
- Alors ?
- Alors quoi ?
- Puisque vous avez inspecté mon appartement sous toutes les coutures, j’imagine que vous avez une opinion.
- Il te ressemble.
Rose incline légèrement la tête.
- C’est-à-dire ?
- Chaleureux, organisé, accueillant et rempli de mystères.
- Je vais choisir de prendre cela comme un compliment.
Elle ôte son manteau.
- En revanche, si vous avez terminé votre enquête immobilière.
- Oui ?
- Je vais préparer le thé.
Watson se figea.
- Le thé ?
- Oui.
- Le thé chaud ?
- Généralement, oui.
- Catherine…
- Oui ?
- Si elle s’approche de moi avec une tasse, je te rappelle que j’ai déjà connu cette expérience.
J’étouffe un rire.
- Une seule fois.
- Une seule fois suffit lorsqu’on est un stylo plume.
Rose, qui avait parfaitement entendu, lança par-dessus son épaule :
- Rassure-toi, Watson. Je n’ai aucune intention de te faire infuser.
- Voilà une excellente nouvelle.
- En revanche…
- Rose ?
- Si tu continues à fouiner dans mon bureau, je ne promets rien.
Watson demeure silencieux.
- Catherine ?
- Oui ?
- Je crois qu’elle plaisante.
Je regarde Rose sortir la théière.
- Je crois aussi.
- Tu en es sûre ?
- Pas complètement.
Quelques minutes plus tard, les trois amis sont installés dans le salon. Rose occupe naturellement le fauteuil de gauche. La théière fume doucement sur la petite table ronde. Dehors, les arbres du parc se balancent sous le vent. Dedans, la pendule égrène les secondes. Tic-tac. Tic-tac.

Rose me tend une tasse.
Puis elle regarde Watson.
- Et pour toi ?
- Rien de liquide, merci.
- Même une cartouche d’encre noire !
- Là, cela change tout.
Rose sourit.
- Tant mieux.
Et pendant quelques instants, ils demeurent simplement là, à écouter la pendule rythmer le temps qui passe.
- Watson !
- Oui Rose
- Quand je suis sur une piste, mon appartement n’est pas si bien rangé.
- Je le savais !
Allez Watson rentrons chez nous, laissons Rose se reposer.
- Au revoir Rose
- Au revoir Rose
- Au revoir mes amis, rentrez bien.
N’oubliez pas que, pour Mlle Rose, l’anachronisme n’est qu’un détail. Après tout, lorsqu’on voyage à travers les siècles, on finit bien par rapporter quelques souvenirs de ses escapades temporelles.