Mystère sous les tropiques

Depuis plus de deux jours, je cherche à reconstituer la biographie d’Elizabeth Mary Pusey. Certaine chose me gène comme le fait de ne pas trouver son acte de naissance et d’autres petites choses. Je n’ai rien mangé d’élaboré depuis… euh ! Je ne sais plus. L’appartement est dans un triste état mais tant que je n’aurai pas résolu cette énigme, je ne pourrais pas m’y mettre. Une toilette, des vêtements un peu chics, je vais aller déjeuner au restaurent du casino. Je sais que je serai toisée par ces dames et leur époux : voyons une femme seule dans un restaurant ! Quelle indécence ! Je m’installe le long de la vitre côté mer. Les plats se suivent aussi délicieux les uns des autres. Je savoure ! Je savoure les mets, les commentaires qui me parviennent et la vue sur cette étendue aujourd’hui déchainée. Je ne sors en n’oubliant pas de saluer les plus véhéments à mon égard. Je rentre chez moi, enfile une tenue plus agréable et retourne à mon bureau.

Le fil s’est tendu lentement, comme il le fait toujours lorsqu’on remonte le temps. Au départ, une certitude rassurante : une inscription funéraire, à Londres, dans l’église de Holy Trinity à Brompton. Elle affirme sans détour qu’Elizabeth Mary Pusey est la fille de Benjamin Pusey, planteur en Jamaïque. Une vérité gravée dans la pierre, transmise sans discussion, reprise sans question.

Puis les archives se sont ouvertes.

Mary Butler apparaît d’abord, nette, presque familière. Baptisée en 1712 en Jamaïque, fille d’Edward et Charity Butler, elle appartient à ce monde de planteurs où les alliances comptent autant que les terres. En 1730, elle épouse Temple Lawes, héritier d’une des plus puissantes familles de l’île, fils du gouverneur Sir Nicholas Lawes. De cette union naît une première fille, Elizabeth, baptisée en 1738 à Saint Andrew. Celle-ci est connue, attestée, reconnue. Elle existe sans ambiguïté.

Mais elle n’est pas celle que l’on retrouve plus tard.

Car un second enfant surgit dans les sources, plus discret, presque effacé. Dans le testament de Temple Lawes, rédigé en janvier 1754 après son retour en Angleterre, une phrase intrigue : il évoque « Elizabeth, l’enfant de son épouse, née comme il en a été informé après son départ de Jamaïque ». Les mots sont pesés. Il ne dit pas « ma fille ». Il ne dit pas non plus qu’elle ne l’est pas. Il constate, à distance, une naissance dont il n’a pas été témoin.

La chronologie se resserre. Temple quitte la Jamaïque à la fin de l’année 1753. L’enfant naît après son départ, peut-être à la toute fin de cette année, peut-être au début de 1754. Impossible d’en préciser davantage. Aucun acte de baptême ne vient confirmer cette naissance. Le silence des registres s’ajoute au flou des mots.

Dans le même temps, un autre homme se tient à proximité. Benjamin Pusey. Non pas un étranger, mais un associé. Leurs noms apparaissent ensemble dans les comptes de plantations, dans les décomptes d’acres et d’esclaves. Ils partagent terres et intérêts, évoluent dans le même cercle étroit de l’élite coloniale jamaïcaine. Dans ce monde, les familles s’entrecroisent, les alliances se nouent, les destins se mêlent.

Et l’enfant grandit.

Plus tard, elle porte un nom : Elizabeth Mary Pusey. Elle se marie, vit, transmet ce nom. Et lorsqu’elle meurt en 1831, c’est ce même nom qui est gravé dans la pierre, accompagné d’une filiation claire, sans hésitation : fille de Benjamin Pusey.

Deux Elizabeth. : L’une, née en 1738, fille reconnue de Temple Lawes. L’autre, née vers 1753, mentionnée sans certitude, puis rattachée à Benjamin Pusey.

Entre les deux, les documents ne mentent pas… mais ils ne disent pas tout. La pierre affirme, le testament suggère, les registres se taisent. Et dans cet espace laissé libre, l’histoire se reconstruit, fragile, incertaine, profondément humaine.

Alors une question demeure, suspendue entre les mots et les silences :

Elizabeth Mary Pusey était-elle réellement la fille de Benjamin Pusey… ou bien l’enfant d’un monde où les liens familiaux, les intérêts et les non-dits pouvaient redessiner les filiations ?

Je n’aurai donc pas de réponse. La vérité est enfouie, perdue dans les méandres d’une bienséance qui n’était, au fond, qu’une forme d’hypocrisie. Une caste où le mensonge et la dissimulation pouvaient atteindre leur paroxysme, non par perversité… mais par nécessité sociale. Elle restera pour moi l’enfant de la Jamaïque. Et, quoi qu’il en soit, l’une des ancêtres de Catherine.

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