Mélancolie

Cela fait quelques jours que je n’ai pas rencontré Madame Préjean, je commence à m’inquiéter. Je vois les documents amoncelés sur mon bureau, il faut que je range ; ensuite, j’irai rendre visite à ma petite voisine. Je classe, étiquette, jette également et je finis par m’en sortir. Je n’ai que quelques mètres à faire pour me rendre à son domicile : un châle suffira.

Je frappe à sa porte ; il lui faut quelques minutes pour venir ouvrir. Elle entrouvre sa porte, son chignon n’est qu’un amas de cheveux retenus par quelques épingles. Elle me sourit, mais je vois bien qu’elle ne sait que faire. Je la regarde, lui souris, et elle finit par me faire entrer.

« Que vous arrive-t-il, ma chère ? 

  • Rien, rien, j’ai mal dormi !
  • Vous êtes sûre ?
  • Vous me connaissez trop bien, Rose, pour que je vous mente. Le médecin appelle cela de la mélancolie.
  • Expliquez-moi un peu ce que vous ressentez !
  • Au réveil, je garde les yeux fermés, je sais qu’elle est là, près de moi, à l’affût. Il faut que je me lève. J’ai de quoi faire. Il faut que je la combatte ! Il faut, il faut ! Je regarde autour de moi, le jour perce. J’enfonce mon visage dans l’oreiller, je n’ai pas de force. Il faut, il faut, oui, je sais ! Je perds la partie. Elle s’insinue en moi telle une brume épaisse. Elle se délite, s’étire et s’installe ! Elle pèse sur mes poumons, comprime mon cœur et se rend compacte dans mon estomac. Ma respiration se fait courte et difficile. Elle n’a pas fini de s’enliser, la bougresse. Elle impacte mon esprit. Mes pensées essaient de se frayer un chemin dans ce brouillard si dense. Elles se percutent, s’entremêlent et se perdent.

J’ouvre les rideaux, le ciel est d’un gris homogène. Pas un souffle de vent pour chasser cette uniformité. Le seigneur des lieux est lui-même englué, caché par l’épaisseur de la brume. Les maisons semblent disparaître. Une toilette, des vêtements d’intérieur enfilés, un petit déjeuner vite avalé, je prends un livre. Je lis et relis la même page, l’ouvrage me tombe des mains. Je ne peux pas, je n’y arrive pas. De rage, je le jette au loin. Je m’effondre sur le fauteuil. Il me faut quelques minutes pour me calmer : aujourd’hui comme hier, avant-hier et avant, avant, ménage, lecture, couture.

D’autres jours, elle se fait discrète. Elle est là, je le sais, mais elle ne m’envahit pas. Sur le palier, ma petite voisine part à l’école, elle discute avec sa mère. Sa petite voix me fait sourire : la journée sera bonne. Le soleil est toujours absent, mais je trouve du charme à ces bâtiments et à cette nature frileuse, encore enfouie sous une couverture ouateuse. J’accorde peu de temps aux tâches coutumières et m’installe sur le divan. Je ferme les yeux et me promène dans le dédale de mes idées. Elles sont là, bien présentes. La mémoire, quant à elle, est plus capricieuse : c’est la mélancolie. D’où vient ce mal qui affecte ma mère ? Qui a consumé ses frères et sœurs ? Qui se présente comme un état d’excitation et de colère, pour certains, et un état d’abandon, pour d’autres ? Elle me tétanise plusieurs mois par an, mais elle ne me fera plus toucher le fond.

  • Vous êtes une battante, ma chère Solange. Aujourd’hui, elle a gagné ; demain, ce sera vous. Vivez, sortez : le bonheur est dans les petites choses. Regardez ! De ce petit appartement, vous en avez fait un nid douillet. Vous êtes une battante et, si elle revient en force, je suis là, tout près : venez, ou envoyez la petite à la voix fluette me chercher. Je ne vous abandonnerai pas.
  • Merci, Rose : votre visite m’a fait le plus grand bien.
  • Surtout, si vous avez le moindre problème, n’hésitez pas.
  • Au revoir Rose !
  • Au revoir Solange ! »

Il pleut, mon châle ne me protège pas, c’est à mon tour d’avoir un chignon en bataille !

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