
Assise à mon bureau, je consulte des documents sur l’une des demi-sœurs de la mère de Catherine. Un cliquetis me sort de mes recherches, je me dirige vers la fenêtre. Et oui, il commence à pleuvoir, goutte à goutte, elle fait chanter le métal doucement, puis avec furie. Je n’ai pas faim, je vais me mettre dans mon fauteuil. La chaleur de l’âtre me plonge dans un état que je connais bien, je m’endors.
En ce 15 mai 1948, la chaleur est déjà bien installée lorsque je quitte ma chambre. Mai à Saïgon n’a rien de timide : le soleil s’impose dès l’aube et l’air embaumé de parfums que je ne connais pas se charge de cette humidité qui fait luire les feuillages et alourdit les pas, . Pourtant, la ville semble animée d’une douce agitation.
Je suis conviée au mariage d’André Luya et de Georgette Le Petit.
La cérémonie doit se tenir à la mairie de Saïgon, simplement. Tous deux ont déjà traversé les méandres de la vie et choisissent la discrétion d’un mariage civil, loin des fastes inutiles. Mais la simplicité n’empêche pas l’émotion.
La salle de l’état civil est fraîche et ombragée. Les ventilateurs brassent paresseusement l’air tandis que l’officier municipal, d’une voix posée, lit les articles du Code civil. André, élégant dans son costume clair, paraît calme mais son regard trahit une certaine émotion. Georgette, quant à elle, porte une robe légère parfaitement adaptée à la chaleur tropicale. Elle possède cette grâce tranquille des femmes qui ont déjà vécu et qui savent reconnaître la valeur des instants simples.
Quelques signatures, quelques sourires, des félicitations échangées… et déjà la petite assemblée se disperse sur les marches de la mairie baignées de soleil.
Mais la véritable fête nous attend ailleurs.
André nous invite à le suivre vers La Cascade, son établissement situé à Thủ Đức, à l’écart de la ville. Les automobiles quittent les larges boulevards de Saïgon et s’engagent sur la route qui traverse la campagne de Gia Định.
Peu à peu la ville s’efface derrière nous. Les rizières scintillent sous la lumière, les palmiers dessinent leurs silhouettes souples contre le ciel blanc de chaleur et les villages se succèdent le long de la route rouge de latérite.
Après un temps qui me semble court tant la campagne est belle, nous arrivons enfin à La Cascade.
Le lieu porte bien son nom. Niché dans un écrin de verdure, l’établissement s’étend autour d’un pavillon colonial entouré de larges vérandas. Des arbres immenses diffusent une ombre fraîche et l’on entend le murmure de l’eau d’une source qui alimente un bassin clair. C’est un endroit délicieux, où Saïgonnais et voyageurs viennent chercher un peu de repos loin de l’agitation de la ville.
Les tables sont dressées sous la véranda. Le repas mêle avec bonheur les saveurs de France et celles du pays : poissons parfumés, volailles, fruits tropicaux dont les couleurs éclatent sous la lumière.
Les conversations vont bon train. On parle affaires, voyages, souvenirs de la métropole. Malgré les temps incertains que traverse l’Indochine, chacun semble vouloir oublier pour quelques heures les inquiétudes du monde.
Je m’approche doucement de Georgette. Elle sait qui je suis et me sourit. Je lui parle de la photo qu’elle a prise en 1937 de son père avec sa seconde épouse et ses enfants, ses frères et sœurs. Son sourire est un peu crispé, ce second mariage est plutôt mal passé dans la famille mais passons à autre chose, nous sommes là pour parler de son propre mariage.
« Georgette parlez-moi de cette journée.
- Je ne pouvais pas rêver mieux, tout est sublime André et ses amis nous ont organisé une cérémonie grandiose dans ce merveilleux pays que nous allons bientôt devoir quitter.
- Oui la situation politique est au plus mal mais n’attristons pas cette merveilleuse journée. Parlez-moi de vous Georgette.
- Je suis née à Calais en 1907. J’avais à peine 19 ans quand j’ai épousé Pierre Hurez, nous avons eu une fille Jacqueline, mon seul enfant. Nous sommes partis nous installer à Saïgon. Notre couple battait de l’aile et s’est en 1946 que nous avons divorcé. C’est en fréquentant la Cascade que j’ai rencontré André, un amour d’homme.
- Ce mariage vous apporte aisance et bonheur
- En effet, André est propriétaire d’une plantation de caoutchouc se trouve à Loc-Giang, en Cochinchine et il est propriétaire de La Cascade. Pour le moment nous sommes riches mais n’allons pas tout perdre quand le gouvernement nous expulsera ?
- Je suis désolée ! Allons, parlons de cette cérémonie, de ces magnifiques paysages.
- Jusqu’à mon dernier jour, je me souviendrai de cette journée, des fêtes, mariages et réunions de cet établissement dans un lieu imprononçable : à Thủ Đức, dans la province de Gia Định, j’entendrai les chants de la cascade, je me souviendrai de tous les visages et j’espère, de tout cœur, rester en contact avec ces gens merveilleux. »
D’un grand geste, elle venait de désigner mais quoi ? Les personnes, les tables encombrées, le lieu ? Je compris soudain que ce n’était rien de tout cela : c’était toute une vie passée dans ce pays qu’elle venait d’embrasser.
Lorsque le soleil décline enfin, l’air devient plus doux. Des lanternes s’allument dans les arbres et dans la grande salle du dancing. Un orchestre entame les premières notes d’un air de jazz et bientôt les couples se lèvent pour danser.
Je lève les yeux vers le ciel. Des nuages d’orage s’accumulent au loin, comme il arrive souvent en mai. Peu après, une pluie chaude tombe doucement sur les larges feuilles des arbres tropicaux. Personne ne s’en plaint. Au contraire, elle apporte une fraîcheur bienvenue et fait scintiller les lanternes dans la nuit.
La musique continue, les rires éclatent, et André et Georgette, au centre de leurs amis, savourent cette soirée suspendue.
J’ai froid, le feu s’est éteint. Vite une bûche, de la brisure de bois, du papier et une allumette. Je vais vite me mettre à mon bureau, j’ai de jolies choses à écrire.
Georgette, Henriette, Victorine Le Petit 1907-1968
Louis, André Luya 1907-1969