Mademoiselle Rose

Je me prénomme Rose, j’ai 30 ans.

Je suis née de la relation, parfois conflictuelle, entre Catherine et Watson, son stylo plume.

J’ai et j’aurai éternellement 30 ans.

Watson est charmant, bienveillant mais comment dire sans le vexer, il aime l’humour, sous toutes ses formes : gras, sombre, léger, tendre… Ce qui ne correspond pas toujours à tous les écrits.

Quant à moi, je suis sérieuse, courageuse et bienveillante. J’aime les gens, la nature, et j’essaie toujours de le faire transparaître lorsque je prends la plume.

Je suis une suffragette avant l’heure. Je veux pouvoir faire paraître mes articles… mais, selon Catherine, il me faudra attendre le début du XXIᵉ siècle pour que mon vœu me soit accordé. Ce n’est pas grave.

Chimère, je traverse les siècles, d’une idée à l’autre, d’un événement à l’autre. Et il m’arrive parfois de rapporter avec moi quelques objets des époques que je fréquente… un gramophone, ses disques… et d’autres trésors encore.

Les lecteurs de Catherine s’en amusent et le remarquent souvent.

À nous trois, nous formons une équipe complémentaire.

Au coin du feu

Le feu crépite doucement dans la cheminée. La pièce est calme, enveloppée d’une chaleur rassurante. Je suis assise, les mains posées sur mes genoux, regardant les flammes danser. Watson repose près de moi sur le guéridon entre les deux fauteuils, légèrement de travers, comme abandonné après une bataille.

  • Tu le boudes encore…

La voix de Rose est douce, presque amusée. Je tourne légèrement la tête. Elle est là, debout près de la cheminée, élégante, comme toujours.

  • Il exagère, Rose.

Je désigne le stylo d’un geste.

  • Toujours à vouloir glisser une plaisanterie là où il ne faut pas.
  • Il appelle ça “alléger le propos”.

Rose esquisse un sourire.

  • Et toi, tu appelles ça “le saboter”.

Je laisse échapper un petit soupir.

  • Exactement.

À cet instant, Watson roule légèrement sur la table.

  • Saboter ? Rien que ça !

Sa voix est vive, légèrement piquée.

  • Je te rappelle, Catherine, que sans moi, tes belles phrases seront restées bien sagement dans ta tête.

Rose laisse échapper un rire discret.

  • Oh pardon, Watson…

Elle s’approche et le redresse délicatement.

  • Tu n’as pas tout à fait tort.

Puis elle se tourne vers moi.

  • Mais Catherine non plus. Il te faut accepter ton rôle, tu ne peux plus écrire, tu commentes et souvent avec justesse. Continue de regarder l’écran, nous comptons sur toi.

Elle s’assoit près de moi, son regard devient plus sérieux.

  • Tu sais pourquoi je suis là.

Je baisse légèrement les yeux.

  • Oui…

Le feu crépite plus fort.

  • Je t’ai créée parce que je n’osais pas. J’avais besoin de quelqu’un qui parle, qui aille vers les autres… qui ne doute pas à chaque mot.

Watson reste silencieux, Pour une fois.

Rose m’observe avec douceur.

  • Et tu crois que je n’ai pas de vie, c’est ça ?

Je relève les yeux vers elle.

  • Parfois… oui.

Un instant suspendu.

Puis elle sourit.

  • Catherine… regarde-nous.

Elle désigne la pièce, le feu, Watson… moi.

  • Je traverse les siècles, je parle aux vivants, je raconte ceux qui ne le peuvent plus.

Elle penche légèrement la tête.

  • Et tu crois que c’est une vie enfermée ?

Je ne réponds pas. Elle se rapproche un peu.

  • Tu ne m’as rien enlevé. Tu m’as permis d’exister.

Un silence.

Puis Watson intervient, faussement solennel :

  • Et moi, dans tout ça, je suppose que je suis… l’élément perturbateur ?

Rose sourit.

  • Non. Tu es l’équilibre.

Je laisse échapper un léger rire.

  • Voilà qui te va bien.

Le feu continue de crépiter. Walter brille de mille feux caressés par l’éclat des flammes, Rose et moi restons là silencieuses, profitant de l’instant.

Et, pour la première fois depuis longtemps tout semble parfaitement à sa place.

Je rentre chez moi.

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