
Nous sommes fin août 1889, la chaleur est accablante, je me rafraichis frénétiquement de mon ombrelle. Je suis partie tôt de Calais ce matin pour éviter l’affluence. Invitée par Eugène LE PETIT, je vais assister à l’hommage rendu par ses pairs à son beau-frère Ernest DESEILLE.
Je me trouve au 52 rue du Bras d’Or à Boulogne sur Mer (62). Une bâtisse on ne peut plus banale mais qui renferme en son sein une prestigieuse assemblée : La société Académique de la ville. Je m’installe dans les derniers rangs pour ne pas importuner ses Messieurs.
Chacun présente son bonjour, chacun parle du défunt d’un air entendu le visage défait. Le murmure des voix emplit cette grande salle d’habitude si solennelle mais aujourd’hui antichambre d’une profonde et sincère tristesse. Monsieur Louis BENARD membre titulaire résident prend la parole :
« Messieurs et chers Collègues, le 26 août, en adressant sur le bord même de la tombe, où il venait d’être si prématurément descendu, un suprême adieu à notre regretté secrétaire annuel Ernest DESEILLE, j’ai pris l’engagement de rendre, dans une autre enceinte, un plus complet hommage au laborieux écrivain qui venait de disparaitre...

« Mademoiselle, Mademoiselle »
« Cette autre enceinte, vous l’avais compris, mes chers Collègues, c’était la nôtre, celle de notre Société Académique, où pendant près d’un quart de siècle, nous avons pu apprécier et estimer l’ami que nous avons perdu…«
« Mademoiselle, psitt, psitt »
Je me retourne d’un bond, quelqu’un m’appelle ?!! Mais, mais ! c’est Ernest en chair et en os ! non c’est son fantooommme ! Non ! je suis cartésienne, NON ! Je me remets face à l’orateur.

« psitt, psitt, Mademoiselle n’ayez pas peur ! Vous n’êtes pas trop humaine il me semble ! Venez »
Il n’a pas tort, je suis Mademoiselle Rose, la journaliste intemporelle. Je le suis. Il m’emmène dans une pièce qui a dû être son bureau.
» Bonjour Mademoiselle Rose, je vous attendais »
« Vous m’attendiez comment ça ? !!! »
« Mon très cher beau-frère Joseph LE PETIT m’a prévenu »
« Mais il est mort en 1873 ? !! »
« Justement » Ernest est là devant moi, un petit sourire narquois aux lèvres, libéré de toute souffrance.
« Mon très cher ami Louis BENARD a préparé un discours à faire mourir d’ennuie le plus robuste des hommes. Je vais donc vous parler de ma famille, de mes parcours et de mon œuvre d’une façon moins formelle, vous pouvez également me poser des questions. »
« Avec grand plaisir ! Pouvez-vous vous situer dans la famille DESEILLE ? »
« Je suis le neuvième et dernier enfant de Jean François DESEILLE et de Marie Gabrielle MOIREAU. Mon père était boulanger, il est mort en 1839 à 53 ans de la même maladie que celle qui m’a emporté. Deux de mes sœurs ont épousé des LE PETIT. Célina s’est uni à Joseph et Geneviève à Eugène les fils de notre illustre Etienne LE PETIT. De 1840 à 1848 j’étais un élève curieux et assidu à l’école communale. Mais je n’avais que 13 ans quand ma mère m’a retiré de ma chère école pour l’aider dans son commerce. Par devoir et par amour pour ma mère j’ai appris consciencieusement le métier de boulanger. »
« J’ai l’impression que vous aspiriez à de longues études, que vous aimiez étudier «
« En effet, j’ai toujours adoré étudier que ce soit la littérature, les sciences, tout m’intéresse. Mais je n’ai pas abandonné mon rêve. Après ma journée de travail je m’essayais à l’écriture . En 1851, reconnu boulanger et non plus apprenti, j’ai pu faire construire un four et mettre mon nom sur la devanture du magasin. J’ai exercé ce métier avec conscience malgré le peu d’intérêt que j’y portais«
« Aviez-vous encore assez de temps pour vous adonner à la poésie ? »
« Je prenais le temps d’écrire et Eugène LE PETIT poète reconnu m’a incité à apprendre les règles de la versification. J’avais déjà écrit quelques textes mais le premier écrit après avoir étudier je l’ai nommé Dors mitron ! »
« Avez-vous longtemps concilié les métiers de boulanger et d’écrivain ? »
« C’est en 1859, avec l’accord de ma jeune épouse Marie Françoise, que j’ai abandonné la boulangerie. Pour subvenir à nos besoins je suis entré en tant que commis chez un entrepreneur. En 1862 le maire de Boulogne sur Mer m’a fait intégrer son équipe à la mairie. Ce changement de poste me donnait suffisamment de temps pour m’adonner à mon écritoire. J’ai eu d’autres emplois dont je cumulais certains : Receveur comptable du casino, sous-chef de bureau. »
« Quand avez-vous rejoint cette noble institution où nous nous trouvons ? »
« A sa création en 1864 et c’est en 1866 que j’ai été élu secrétaire annuel. Je suis un acharné, je travaille sans compter. En 1867 j’ai été nommé aux fonctions d’Administrateur-Directeur de la Halle aux poissons, de secrétaire du comité de Publicité et de secrétaire de la société de bienfaisance. En 1869, j’ai accepté la mission de membre du comité de la Bibliothèque populaire. En 1871 je deviens l’archiviste de la ville. Une aubaine pour moi. J’avais tous les livres et documents à ma disposition pour assouvir ma soif d’apprendre et de donner à mes semblables. Le 16 juillet 1882 j’ai reçu des mains de M. DEVAUX sous secrétaire d’état à l’instruction publique mes palmes d’argent. Ce ruban violet était la consécration d’une vie aux services des lettres et des sciences. «
« Je suis désolée de vous poser cette question mais je veux que mon article soit au plus près de la réalité : A partir de quelle année la maladie a commencé à s’installer ? »
« Je vieillissais prématurément et c’est en Janvier 1888 que le mal frappa à ma porte mais le moral et le cœur étaient bons. Entre chaque rechute j’avais des périodes de convalescence qui me permettaient d’écrire mais la maladie se rappelait à moi aussi opiniâtre que la mort qui m’attendait. Mon très cher ami Louis BENARD a continué à venir me visiter. Dans ses yeux je voyais sa tristesse et ma fin proche. »
Un battement de cils, plus personne, il avait rejoint le royaume des morts pour certains, le royaumes de Dieu pour d’autres. Je range mes affaires et m’éclipse discrètement. C’est ma première rencontre avec un spectre. Je me dirige vers le port, les bateaux sont chahutés par la houle, le soleil se mire dans cette étendue liquide toujours mouvante sous le joug de la marée. Je respire à plein poumon, je suis vivante, je pense à Ernest à sa famille, son épouse. Je vais leur rendre hommage mais à ma façon. Je vais prendre l’omnibus pour rentrer, il longue la côte me permettant d’admirer tout au long du chemin cette mer aux milles reflets.
Bibliographie
Un bel hommage à un de mes ancêtres par alliance !
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Merci pour ce beau texte !
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