
La journée a été dure. J’ai travaillé sur un dossier mais, comme je ne trouve pas les tenants et les aboutissants, je le mets de côté. Ma tête est lourde, mes membres sont engourdis, j’ai mal au dos. Il faut dire que de passer des heures devant sa machine à écrire et un monticule de documents n’arrange rien.
J’ai faim, pas le temps de cuisiner, je vais défaillir. Des œufs, une tranche de lard, une demi-pomme de terre, des herbes tout pour me faire une bonne omelette. Sitôt dit sitôt fait. Je m’installe sur la table de la salle à manger et déguste mon plat. Un quartier de tarte aux pommes complète mon repas. J’ai poussé mon assiette, les coudes sur la table, le visage entre les mains je réfléchis. Je pense à toutes ses femmes qui ont du partager leur époux avec des maitresses. Comment ont-elles pu supporter ce fait ? Entre approuver les conseils éclairés de sa mère, de ses tantes et le constat sans appel de l’adultère il y a un univers, comment concilier la vie de famille et les escapades du conjoint ? Je chasse ces interrogations de mon esprit, je me lève, débarrasse la table, fais la vaisselle de ces deux derniers jours. Eh oui ! Je me dirige vers le salon, le feu s’éteint, j’ajoute une bûche et du petits bois pour attiser la flamme. Je m’installe dans un fauteuil face à la cheminée, j’écoute le crépitement du bois sec léché par les flammes, j’ajuste le châle sur mes épaules. Dehors, le hululement d’une chouette s’étouffe dans le râle du vieux chêne malmené par un vent violent. Les bruits deviennent plus discrets, presque inexistants…
Je suis assise non plus dans mon appartement mais dans un fauteuil de jardin à l’ombre d’une véranda. J’ouvre les yeux, une jolie jeune femme d’une trentaine d’années me sourit. Elle n’a pas l’air étonné de me voir là, elle m’attendait.
« Bonjour Mademoiselle Rose, je suis Elizabeth Mary WINT et j’ai le plaisir de vous accueillir dans mon domaine de Ryde.
- Bonjour Madame WINT, je suis très honorée de rencontrer une Lady
- Appelez-moi Elizabeth, nous sommes entre amies. Il est bientôt 16 heures, Henrietta va nous servir le thé ».
Un petit garçon d’environ deux ans joue avec sa nourrice. Elle lui parle à l’oreille, il lui sourit, fait oui de la tête et court vers nous. Il se blotti dans les bras de sa maman.
- Voici John Pusey, mon fils. John, allez dire bonjour à Mademoiselle Rose !
Un peu craintif, l’enfant n’ose pas m’approcher. Après quelques encouragements de sa mère et de sa nourrice, il s’approche, attrape ma main et l’embrasse à pleines lèvres. Sa mère mi – gênée, mi – amusée lui dit :
- Votre Père a encore des choses à vous apprendre mon cher enfant !
- Mabella ! Emmenez le petit, nous avons à parler.
Henrietta, suivie d’une enfant d’environ 14 ans nous servent le thé accompagné de fruits exotiques et de pâtisseries Anglaises. Restaurée, Elizabeth me regarde.
- Posez-moi vos questions Rose, j’y répondrai sans détour.
- Vous êtes mariée depuis 1774 à Samuel WINT. Est es un mariage d’amour ?
- Pas du tout, mon père m’a fait épouser Samuel un riche marchand d’import-export entre l’Angleterre et les Iles des Caraïbes et propriétaire de cette plantation. Mais c’est chose courante. Nous nous marions par devoir et par intérêt. Mon père, Benjamin PUSEY a été marié 21 ans à la sœur de ma mère. C’est à sa mort qu’il a épousé ma mère qui, elle-même, était veuve de Temple LAWES, l’un des fils du gouverneur de la Jamaïque. Je suis donc la sœur et la cousine des enfants de ma tante Charity.
- Il me semble que vous avez également des beaux-enfants ?
- En quelque sorte. Mon mari a une concubine mulâtre qu’il continue de fréquenter.
- Ce n’est pas trop dur pour vous ?
- Je n’ai pas à me poser cette question. Les hommes sont libres de se choisir des maitresses. En confidence, oui, j’aimerai être la seule mais je suis femme et je n’ai pas le choix.
- Votre père est décédé depuis déjà quelques années, que devient votre mère ?
- Oui mon père est mort en 1765, déjà 18 années. Ma mère est repartie en Angleterre dans le Wiltshire berceau de sa famille. Nous nous écrivons. J’attends avec impatience le prochain bateau et ses missives. Je suis née sur cette île mais j’ai hâte de voir l’Angleterre notre mère patrie.
- Quelle est votre vie ici ?
- Oisive ! Des lunchs chez l’une ou chez l’autre, les fêtes de famille, le bal du gouverneur. Des fêtes qui précèdent d’autres fêtes où les hommes se réunissent pour parler de sucre, d’argent, d’esclave. Où les femmes discutent de toilettes, de bijoux, de leurs enfants, des frasques de leur domesticité. Vous avez du vous en apercevoir Rose, je suis lasse de cette vie sans but.
- Je vous remercie de m’avoir si gentiment reçue. Je sens la langueur me reprendre. Je vous souhaite de tout cœur de pouvoir prendre le bateau pour découvrir le pays qui a vu naître vos ancêtres. »
Comme d’habitude, je me réveille dans ce fauteuil devant la cheminée. Il est très tard, je devrai dire très tôt. Je vais écrire quelques lignes le temps que le sommeil refrappe à la porte. Le vent est toujours aussi violent, nature et chose se tordent de douleur sous son emprise. Je couvre le feu pour que seules les braises continuent de mordre le bois.

Samuel WINT décède en 1790. La même année, Elizabeth Mary épouse Andrew WRIGHT. Le couple rentrera en Angleterre. Andrew meurt à Londres en 1808. C’est en 1831 qu’elle rendit l’âme. Son fils vivait encore en Jamaïque à cette époque.

Une grande sensation de tristesse plane sur ce #RDVAncestral
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Je n’ai pas voulu faire de cette femme une personne oisive mais une femme intelligente, consciente de sa condition et ayant ses propres rêves.
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