
Je remonte pas à pas dans la généalogie de Catherine. Dans les documents étalés devant moi, la représentation d’un tableau m’interpelle. Il s’agit d’une peinture à l’huile de la fin du XVIIIᵉ siècle, réalisée par Philip Wickstead vers 1780. Elle appartient aujourd’hui à la National Gallery of Jamaica, à Kingston.

Benjamin Pusey était un riche planteur de sucre en Jamaïque au XVIIIᵉ siècle. La famille Pusey avait fondé le domaine de Pusey Hall, dans la paroisse de Vere. Benjamin Pusey possédait également les plantations de Cherry Garden et Cherry Hill, situées près d’Old Harbour, dans la paroisse de Saint-Dorothy. Il avait épousé Mary Butler. Il fut également député de Sainte-Dorothée à la Chambre d’assemblée de la Jamaïque de 1738 à 1751.
L’identité des personnages représentés dans ce portrait a fait l’objet de débats, Benjamin et Mary Pusey étant supposés être décédés bien avant sa réalisation. Il est donc possible que cette œuvre ait été commandée par leur fils, le colonel William Pusey (1741-1783), de Pusey Hall Estate, à Vere, en Jamaïque, comme une pièce commémorative.
Benjamin et Mary sont les grands-parents de John Pusey Wint. Très intéressant…
La montagne de papiers écrits dans la langue de Shakespeare me désespère. Je côtoie des Anglais depuis si longtemps que leur langue m’est devenue familière mais là… je sature. Je vais m’allonger un peu, le temps que mon humeur change. Morphée est déjà installé, prêt à m’accueillir.
Je suis vêtue d’une sublime robe d’un beige écru, légère, presque vivante. Le chapeau de paille est orné de fleurs et de tulle qui frémissent à peine au moindre souffle.
Je me trouve en Jamaïque, devant le portrait des aïeux de Catherine.
Discrètement, je me lève pour admirer cette toile. Certains détails me frappent.
Mary est assise, pensive. Je ne pense pas qu’elle écoute les paroles de Benjamin. De temps en temps, elle incline la tête : ni un oui, ni un non… elle contente son mari.
Benjamin, quant à lui, a le geste large. Parle-t-il de ses domaines, de ses problèmes ou, au contraire, ce geste désigne-t-il tout ce qu’il a amassé ?
À leurs pieds, des documents, un livre. Benjamin les a-t-il fait tomber ou les a-t-il jetés au sol ? Il me semble apercevoir une mappemonde… comme s’il mesurait la distance qui les sépare de l’Angleterre.
Dans l’ombre, un jeune esclave. Immobile. Prêt à bondir au moindre désir de ses maîtres.
Les tentures, les tapis, le tableau à moitié dissimulé par le rideau donnent une idée assez précise de la richesse de cette famille.
Je les regarde… et je vois ce que leur fortune refuse de dire : l’esclavage.
L’année 1670 officialise l’abandon de la Jamaïque par les Espagnols. Les Anglais s’y installent durablement et commencent à importer massivement des esclaves afin de cultiver la canne à sucre, qui devient la principale richesse de l’île.
Lorsque Benjamin Pusey épouse sa première femme, Barbary, vers 1690, il n’a que vingt-deux ans ; peut-être est-il alors militaire, peut-être déjà attiré par ces terres nouvelles. Quelques années plus tard, il épouse Charity Butler. Mais du côté de ses beaux-parents, l’enracinement est déjà ancien : la famille Butler est présente en Jamaïque depuis plus d’une génération.Et soudain, le tableau prend une autre dimension. Ce n’est plus seulement un portrait.
C’est l’aboutissement d’une réussite bâtie sur un peuple arraché à sa terre, contraint d’obéir et privé jusqu’à son identité.
Cette vérité, reçue en pleine face, m’a réveillée. Je me lève, l’esprit saturé par ce que je viens de comprendre. J’enfile manteau et chaussures et cours prendre le tram vers la plage.
Le bruit des vagues, les cris des mouettes, l’air iodé me font redescendre. Je prends une profonde inspiration, me plonge dans la contemplation de cette étendue jamais stable. Une raie de lumière laisse sa trace sur l’onde, qu’une vague délite en un instant.
Je vais manger sur le front de mer. Ma chronique peut attendre demain.