
Photo de 1914

« Je les ai trouvés là, rangés comme le veut l’usage. Mais moi, je ne regarde pas la pose, je regarde les regards. Et le sien, celui de Berthe, ne s’accroche déjà plus tout à fait à la vie. Personne ne le dit. Personne ne bouge. Mais dans le silence de ce jour de 1914, une place est déjà en train de se vider. »


Berthe atteinte de la tuberculose
« Je l’ai regardée deux fois. Une fois debout dans sa jeunesse, une autre fois déjà assise dans l’ombre. Entre les deux, il n’y a pas d’années visibles, seulement une maladie qui a tout emporté en silence. Berthe n’a pas changé, c’est la vie qui s’est retirée d’elle. »
« Ils sont deux, debout, presque semblables. Et pourtant, l’un appartient déjà à l’armée, l’autre attend encore que la guerre vienne le chercher. Il croit avoir du temps, quelques semaines, peut-être quelques mois. Mais la guerre n’oublie personne. Elle laisse simplement à certains le soin de patienter, avant de les appeler à leur tour. »
« Le photographe les a placés comme on range des objets. Droits. Alignés. Immobiles. Elle, Ernestine, n’a pas protesté. On ne proteste pas contre l’objectif. Pourtant, son mari est là, à quelques pas. Et elle ne peut pas le rejoindre. Alors elle reste à sa place. Mais moi, je le sais, ce n’est pas la distance qu’ils ont choisie. »
« J’ai d’abord regardé la petite. Puis j’ai levé les yeux vers la mère. Elles portent le même prénom, comme un fil tendu entre deux vies. Mais ce fil,est déjà fragile.
L’enfant est assise, bien droite, prête à grandir. La mère, elle, se tient encore debout mais la vie l’abandonne doucement.
Et moi, je reste là, entre celle qui commence et celle qui s’en va. »
« Berthe Huret aura une vie avec son père loin des Bourgeois, elle sera heureuse, elle se mariera, aura des enfants et petits enfants avant de s’éteindre à son tour »