
La pluie vient juste de cesser, je retourne m’asseoir sous la véranda. L’orage n’a pas détrempé la terre bien trop sèche pour absorber toute cette eau. Le vent s’est apaisé mais il permet encore aux arbres de s’ébrouer. Le soleil est de retour, il assèche toute chose. Un de ses rayons vient illuminer une toile d’araignée accrochée à l’une des poutres qui soutiennent le toit. De petits diamants éphémères font miroiter le travail de cette dentellière. Elle s’agite et fait tomber une à une ces pampilles qui déstabilisent sa frêle demeure. Sur l’une des branches les plus basses du chêne centenaire, une hirondelle, les ailes dépliées, s’offre à l’astre céleste. Le déluge l’a surprise en plein vol.
Une charrette s’approche et fait fuir les petits animaux qui, eux aussi, se faisaient sécher. Mon propriétaire, Monsieur Edgar Dubonnet, y descend, calme son cheval et monte les quelques marches.
« Alors Mademoiselle Rose, pas trop effrayée ?
Rassurez-vous M. Dubonnet, j’ai connu pire !
Comment cela ?
N’oubliez pas que j’ai pris plusieurs fois le bateau et la mer n’est pas toujours calme ; j’y ai connu la plus grande frayeur de ma vie.
En effet ! Pas de dommage dans la maison ?
Je ne le pense pas mais allez voir dans le grenier.
Bonne idée Mlle Rose. »
Il est sorti récupérer l’échelle dans la soupente, est monté à l’étage puis au grenier. Je l’ai entendu vociférer, il doit y avoir des fuites. Je ramasse tous les récipients qui me tombent sous la main et les lui apporte.
« Vous êtes bien bonne Mlle Rose. Je reviendrai demain avec de quoi colmater le toit. »
Il descendit, me salua d’un signe de la main, remonta sur sa carriole, fit claquer les rênes et partit tout en maudissant le temps.
Je me trouve près d’Ardres, un charmant petit village. J’ai quitté Calais, sa population galopante et cette puanteur due au manque d’assainissement, pour me réfugier à la campagne. Cette année 1873 est particulièrement sèche. Les orages sont rares et trop violents pour abreuver la terre. Même le Nord de la France est impacté par les caprices de la météorologie.
Tous les matins, je me rends dans la ferme des Parmentier pour y acheter ma pitance. Fruits, légumes, œufs, lait et même la volaille, je les prends en petites quantités comme tous les habitants occasionnels d’Ardres. Cette méthode nous permet de ne pas avoir trop de pertes et de manger sainement chaque jour.
Après m’être sustentée, j’ai pris un livre et j’ai rejoint mon fauteuil. La lune, pleine et ronde, et la lampe à huile me permettent de lire encore quelques heures. Pour la première fois depuis plusieurs nuits, le fond de l’air est plus respirable. Je lis page après page, l’histoire devient plus confuse, je dois revenir en arrière, mes yeux me piquent…
Des hurlements, des chevaux lancés au galop me réveillent. Mon livre a glissé sur le sol, je lève les yeux. L’horizon s’est embrasé. Le feu, attisé par le vent, dévore forêts, champs et maisons. Que faire !
Je prends deux seaux dans la remise, je grimpe sur une carriole. Le lac est à quelques centaines de mètres, deux chaînes humaines se sont formées jusqu’au brasier. L’eau est puisée et acheminée de mains en mains. Les habitants des hameaux voisins viennent à la rescousse.
C’est la ferme des Lombart et son champ de blé craquant de sécheresse qui viennent de partir en fumée ! Et la vieille bossue, la mère Jeanne ? Elle vit à portée de voix des Lombart ! Où est-elle ? Et Simon et Berthe Duterron et leur petite Amélie ? La troisième maison est celle d’un vieux maraîcher et de son fils, s’en sont-ils sortis ?
Que valent la bonne volonté et le courage des hommes devant cette monstruosité ? Éole se montre cruel, les bourrasques sont de plus en plus puissantes et entraînent la fournaise au rythme d’un cheval. Il n’est plus question d’éteindre mais de protéger les maisons.
Au petit matin, les pompiers des villes de tout le département arrivent. Les chevaux fourbus sont mis au repos, d’autres les remplacent sur les attelages. Ils vont au plus près des flammes. Les vieux, les enfants trop jeunes pour porter des seaux viennent nous abreuver.
La suie couvre notre peau. La sueur colle nos cheveux à notre front. Nos bras et notre dos nous brûlent. Pourtant nous continuons à faire circuler les seaux.
Une nouvelle équipe prend notre place. Nous quittons enfin les rangs tandis que les seaux poursuivent leur va-et-vient vers les braises.
Un couple âgé m’aide à parcourir les derniers mètres avant la chaise. Je regarde mes mains. Elles sont en sang, la poignée des seaux a entaillé ma chair. L’apothicaire soigne les blessures légères. Des personnes brûlées ont été transportées chez les médecins.
Je dois dormir pour revenir plus tard. M. Dubonnet a installé des paillasses sur le sol du rez-de-chaussée. Je monte et m’allonge sur la courte-pointe.
Je suis réveillée par un pompier ; le vent a tourné, la maison est menacée, il faut partir. Mes vêtements, mes livres, tout ce que j’ai amené ! Je prends mon cartable. Je veux retourner lutter avec les autres mais non. Le monstre est devenu indomptable, seul le lac sera un obstacle.
Comme beaucoup, j’ai été relogée à l’auberge du village. Ma chambre, je l’ai partagée avec deux autres jeunes femmes. Dans les couloirs, à même le sol de la grande salle, des lits de fortune ont été installés. La solidarité prend tout son sens dans cet enfer.
Mes mains sont trop abîmées pour faire quoi que ce soit. Je suis là, inactive, à égrainer le temps. Le ciel est gris, non pas annonciateur de pluie mais empli de cendres et de fumée.
C’est la troisième nuit que je passe dans cette taverne, j’y dors mal, la bâtisse n’est jamais silencieuse. Je commence à sentir les prémices du sommeil quand un petit bruit me fait sursauter.
Je me redresse et tends l’oreille. Une goutte, deux gouttes et la pluie diluvienne s’abat sur la campagne, noyant l’incendie.
Le garde champêtre a dénombré six morts : Jeanne la bossue, le vieux maraîcher et son fils, Simon et sa femme et un pompier venu de Saint-Omer. La petite était chez ses grands-parents.
Quelques semaines plus tard, le grand Jean décédera de ses brûlures.
Quant aux autres ! Pierre Gaillard deviendra « le pelé », Raymond « le boiteux » et Marguerite « feu follet ». Sa jupe s’était enflammée, elle s’était mise à courir dans tous les sens.
Maintenant il faut laisser le temps au temps de panser les blessures des hommes et de la nature.
Je suis retournée sur les ruines de cette charmante petite demeure. Plus rien ne subsiste à part l’énorme cheminée.
M. Dubonnet me tend un petit objet sans forme définie, je le regarde de plus près : c’est de l’or. Sûrement l’un de mes bijoux fondu par l’intensité de la chaleur.
Je retrouve le confort de mon appartement à Calais. Je fais encore des cauchemars. Mes mains ont guéri mais une cicatrice sur celle de gauche me rappellera pour toujours cette nuit cauchemardesque.
« Si les lieux et l’année de sécheresse sont bien réels, le reste appartient à mon imagination. »

« Si les lieux et l’année de sécheresse sont bien réels, le reste appartient à mon imagination. »