La demoiselle et le sculpteur

Depuis deux jours, je profite du beau temps revenu pour me promener. C’est le printemps, l’air est doux mais le vent reste encore un peu frais. Je hume l’air en faisant abstraction de l’odeur de crottin. L’iode, la terre qui reprend vie, les feuilles naissantes, les fleurs encore timides ouvrent leur collerette timidement.

Je marche d’un pas vif vers la plage, le pont qui mène à la porte de la mer craque sous les pas des nombreux passants. J’arrive enfin à la plage, je continue jusqu’au bout de la jetée. Le vent est bien plus vif à cet endroit, mon chapeau s’envole et se perd dans la mer.

Je regarde cette étendue aux nuances de vert, de bleu et de gris. Le soleil, comme à son habitude, joue avec l’onde. Un moment, traversé de nuées d’or, un autre, plongé dans l’obscurité.

  • Mademoiselle ! Mademoiselle !

Je me retourne, un homme au visage cramoisi, aux yeux pétillants et au sourire large m’interpelle.

  • Ce chapeau est à vous, je l’ai vu tomber. Il est en triste état, mais une modiste pourra vous le remettre d’appoint.
  • Merci Monsieur, attendez, votre effort mérite rémunération !
  • Non, non, Mademoiselle ! C’est avec plaisir que j’ai rendu service à une charmante jeune lady.
  • Merci, mon brave.

Il parlait français mais j’ai reconnu la pointe d’accent, lissée par deux générations en France.

Fatiguée, je prends l’omnibus pour rentrer. Je m’effondre dans le fauteuil. Je m’endors.

Où suis-je ?

Je n’ai consulté aucun document, pourquoi ? Je reprends mes esprits. Le lieu est très grand, la lumière de la fin du jour entre par d’immenses verrières qui servent de plafond. J’avance doucement, des ombres immenses m’inquiètent, je continue pas à pas. Je suis dans l’atelier d’un sculpteur.

Des sculptures à taille humaine attendent la main du maître. Je m’avance vers une table, des fragments : une main agrandie, disproportionnée, aux doigts crispés ; une tête aux yeux creusés ; un torse nu, encore marqué des stries de l’outil. Cette tête aux yeux creusés par la fatigue ou la peur, cette main !

Je me dirige vers les statues : je sais ! Je suis chez Auguste Rodin ! Les Bourgeois de Calais ! Eustache de Saint-Pierre, Jean d’Aire, Jacques de Wissant, Pierre de Wissant, Jean de Fiennes et Andrieu d’Andres.

J’ai enlevé un gant, ma main suit délicatement le pourtour d’un visage, d’une épaule, de la corde de pendaison, de la clef. Des pas s’approchent de moi. Il est grand, massif, mais son visage est serein, il me regarde comme une vieille connaissance.

  • Bonjour Monsieur Rodin, je vous prie de m’excuser…
  • Non, Melle Rose, surtout pas ! Nous avons le même regard, les mêmes sentiments envers ces hommes.
  • Oui, il leur a fallu du courage pour aller vers la mort, en chemise, les pieds nus, toute dignité soustraite.
  • Merci, Melle Rose, vous me donnez le courage de persévérer.
  • Puis-je me permettre de vous demander la genèse de cette œuvre ?
  • Avec plaisir ! Suivez-moi, mon bureau sera plus confortable.

Une petite pièce, une table jonchée de papiers de toutes sortes, des chaises, un guéridon avec une lampe à pétrole. Il me montre un siège près de la desserte et s’installe près de moi.

  • L’histoire de la commande est justement plus compliquée qu’on ne le croit. En septembre 1884, le conseil municipal de Calais envisage d’abord un monument consacré surtout à Eustache de Saint-Pierre. Puis, en janvier 1885, je suis choisi. Je refuse de réduire l’épisode à un seul héros : je décide de représenter les six hommes ensemble, en m’appuyant sur le récit de Froissart. Ce choix est déjà une première rupture avec l’idée attendue par une partie des commanditaires, qui imaginaient un monument plus traditionnel, plus centré sur une figure dominante.
  • J’imagine bien la scène entre ces messieurs et vous ! Pour arriver à un tel résultat, vous avez dû faire plusieurs maquettes.
  • En effet, la première petite maquette montrait un groupe plus conforme à ce qu’un comité municipal pouvait attendre : les figures avançaient davantage comme un ensemble, avec Eustache en tête, dans une composition encore lisible selon les codes du monument public du XIXe siècle.
  • J’ai comme l’impression que ce ne fut pas suffisant !
  • Et non, Melle Rose ! Le contrat m’imposait de présenter une deuxième maquette avant l’exécution finale. Or, entre-temps, j’ai retravaillé profondément le projet. Dans cette seconde version de 1885, chaque personnage est davantage individualisé ; j’ai abandonné la lecture héroïque simple et donné à chacun son propre rapport à la peur, au courage, à l’abattement ou à la résignation.
  • La réaction de ces messieurs a dû être épique !
  • Les commanditaires trouvent ces hommes trop accablés, trop vaincus, pas assez glorieux. Ce n’était pas, selon eux, la manière dont ils imaginaient leurs « glorieux citoyens » allant au camp du roi d’Angleterre.
  • Vous n’avez pas cédé, et ensuite ?
  • Les élus ne voulaient pas que les six personnages soient au même niveau, à hauteur d’homme. Ensuite, ce fut le socle qui posa problème, trop haut pour moi, je voulais qu’ils soient vus de tous, que les Calaisiens puissent s’identifier à eux, les côtoyer. Les pourparlers ont duré 10 ans, oui 10 années : problèmes financiers, et toujours cette éternelle discussion sur la place de chacun. Durant ces années, je continuais de travailler, je les ai étudiés, peaufinés les uns après les autres avant de les réunir.
  • Vous avez fini par gagner !
  • Pas tout à fait, c’est le socle qui fut conçu par Ernest Decroix, plus haut que je ne le voulais. Mon œuvre fut installée en 1895.
  • Je suis honorée d’avoir pu vous rencontrer, et je vous remercie pour le temps, si précieux, que vous m’avez accordé.
  • Et moi, je vous remercie pour cet interlude si précieux. Vous m’avez redonné foi en moi. Comme moi, vous voyez l’être humain figé dans le bronze. Rentrez bien, Melle Rose…

Je ne me suis pas présentée, mais ce moment d’éternité, entre présent et futur, nous a réunis.

Je me suis réveillée, avachie dans ce fauteuil qui est le témoin de mes voyages. Je me dirige vers la cuisine, j’ai faim !

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