Joséphine Le Petit

Toute la nuit le vent et la pluie, tels des dieux de l’Olympe, se sont affrontés. Telle une horde de chevaux lancés au galop, la tempête dévaste tout sur son passage. Comme un fétu de paille, le kiosque à journaux s’est écrasé contre la façade du fleuriste. Les arbres se tordent sous les assauts répétés. Le bruit est inimaginable, sinistre, puissant, il fait craindre le pire. La pluie s’abat en trombe et détrempe la terre. L’eau ruisselle dans les rues, la terre n’a pas le temps de s’en imprégner, elle inonde les caves et les rez-de-chaussée.

Ce matin, le calme est revenu. Dans les rues, balayeurs, bucherons, vitriers ont de l’ouvrage pour réparer les dommages de ce cataclysme. J’ai vraiment eu peur mais aucune branche, aucune pierre n’est venue briser les vitres de notre immeuble. Je laisse retomber le rideau devant la fenêtre et m’installe devant la cheminée. Je me laisse envahir par la chaleur et me laisse bercer par mes souvenirs.

Faïence de Desvres

Mes pensées me ramènent chez Joséphine LE PETIT, à Paris. Depuis la mort de son père Etienne en 1849, elle vit avec sa mère Joséphine et son petit frère de 11 ans Hector. Elle est la seule fille de la fratrie, son chagrin est immense mais il lui faut soutenir sa mère. Je me tiens sur l’un des fauteuils près de la fenêtre. Les bruits de la rue me parviennent étouffés par les rideaux en lourd velours, la pièce est plongée dans l’obscurité, personne à l’air de s’en soucier. Hector que la faim tenaille nous rejoint. Ces dames sortent de leur torpeur et vite, l’une allume les lampes et l’autre se rend en cuisine pour faire réchauffer les restes du déjeuner. Je dresse la table. Mme LE PETIT revient une soupière en faïence de Desvres en mains, une bonne odeur s’en échappe. Vite, tous prennent place. La conversation est agréable, nous nous laissons charmer par la volubilité d’Hector qui, conteur dans l’âme, rend ses journées d’écolier épiques. Le repas terminé, la vaisselle lavée et rangée, nous nous installons dans le petit salon. Hector nous souhaite le bonsoir et regagne sa chambre.

Just GERALDY

Dans cette famille, le don artistique est dans les gènes. Depuis l’enfance Joséphine chante mais il lui manque la technique. Elle a appris que le ténor Just GERALD donne des cours à Paris mais doit-elle demander à sa mère de lui payer ces leçons ? C’est aussi pour avoir des renseignements sur ce Monsieur qu’elles m’ont demandé de venir.

« Alors ma très chère Rose, avez-vous pu vous renseigner sur ce Monsieur GERALDY ?

Manuel Vicente del Popolo Rodriguez (Garcia)
  • Oui, Madame. J’ai contacté certains de mes amis qui ont fait l’éloge de ce grand chanteur. Il est né en 1808 en Allemagne mais sa famille s’installe à St Etienne (42). Il a du suivre les exigences de ses parents puisqu’il obtient son diplôme d’ingénieur en 1827. Il n’a pas abandonné son rêve, trois ans plus tard, il prend des cours de chant avec Manuel GARCIA (1775-1832). Très doué, Monsieur GERALDY partage son temps entre Bruxelles et Paris. Il est un ténor et un professeur réputé.
  • Merci Rose mais puis-je me permettre de dépenser de telles sommes dans ce rêve ?
  • Joséphine, parle moi de ton projet ?
  • Apprendre et enseigner le chant. Je chante depuis aussi longtemps que je puisse m’en souvenir. A Boulogne sur Mer, mon professeur m’a poussée dans cette voie. C’est même lui qui m’a parlé de M. GERALDY.
  • Enseigner le chant ! Cela va te permettre de gagner correctement ta vie et celle de ta famille. Qu’en pensez-vous Mme LE PETIT ?
  • Vous avez raison Rose, Joséphine doute d’elle, elle a une merveilleuse voix, une autorité naturelle, elle pourra sans aucun doute réussir.
  • Vous m’avez convaincue toutes les deux, je lui envoie un câble dès demain »

Je reviens à la réalité, Je souris en pensant à Joséphine, Je me lève, prends une tasse de café et regarde par la fenêtre. Les rues ont été déblayées, je suis enfermée depuis trop longtemps. Je sors, je hèle un coche et me rends à la plage. La mer a retrouvé un calme relatif mais de sa fureur nocturne des déchets s’accumulent sur la rive. Je regarde l’horizon, le soleil plonge l’un de ses rais de lumière dans la mer. Autour, les nuages prennent une couleur métallique. Mais le ciel se couvre à nouveau, un camaïeu de gris s’installe. Une nouvelle bourrasque et le tableau change encore. Il fait frisquet, un dernier regard sur cette étendue aux milles facettes et je rentre chez moi.

Cette histoire se transmet dans la famille LE PETIT. La grand mère de Catherine lui a parlé du don de sa belle famille et son cousin Patrick lui a raconté la même histoire : Joséphine a donné des cours de chants jusqu’à ce que la maladie la cloue au lit.

Elle est décédée le 31 décembre 1871 à 53 ans au 89 rue Myrha dans le vingtième arrondissement. Sur son acte de décès il est noté « sans profession » ? !!! A la mort de sa fille Joséphine LE PETIT retourna vivre à Boulogne sur Mer, Hector resta à Paris et épousa en 1873 Anne JARRI.

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