Je suis grande !

Une grosse goutte d’eau vient de s’écraser sur le sol chassant la poussière, une autre, puis une autre. Je me lève d’un bond, la pluie révèle mon forfait, ma robe se tache de l’ocre du chemin. Maman va me gronder, je n’ai pas à m’allonger, je suis une grande, j’ai 6 ans et je vais aller à l’école. Hier soir, je les ai entendu parler. Papa veut me garder à la maison pour que je tienne compagnie à ma maman. Elle n’est pas d’accord, elle veut que je sois instruite pas comme elle qui ne sais que signer et compter, elle veut que j’aie mon Certificat de fin d’Etude. Il a dit oui. Chut ! ils ne savent pas que je sais. L’averse est drue, elle lave tout sur son passage. Je lève la tête, j’ouvre la bouche, je tire la langue. Elle est tiède. Les animaux se sont mis à l’abri. J’entends le piaillement des oisillons dans leur nid. J’entends son ruissèlement sur les feuilles des arbres, son piétinement sur les routes. Il faut que je rentre, je cours jusqu’à la maison.

Maman est à la porte, elle m’attrape et m’enveloppe dans une grande serviette et me frotte, me frotte. Elle me déshabille, me frotte encore.

« Mais maman, il ne fait pas froid, je ne vais pas être malade. Regarde, je suis toute rouge.

  • Veux tu aller à l’école ma fille ?
  • Oh oui maman, je veux apprendre comme mes frères et sœurs.
  • Tu vas m’aider à ravauder, il te faut des vêtements.
  • Papa, papa, merci !
  • Je veux que ma petite fille travaille bien à l’école.
  • Oui, Oui papa, je te le promets. »

Il a encore fait très beau ces premiers jours de septembre. Entre les corvées, les repas, les heures passées à remettre des boutons, le tâtonnement sur la confection d’un ourlet, les journées passent très vite.

Aujourd’hui avec son papa, la petite se rend au village pour acheter un crayon papier et un cahier. L’épicière s’est constitué une petite réserve de fournitures scolaires sous les conseils des instituteurs. La petite regarde toutes ces choses qu’elle avait déjà vu étalées sur la table à la maison. Elle choisit un cahier à la couverture bleu, bleu comme les yeux de sa maman. Papa profite pour faire quelques courses. L’école se situe derrière la mairie. Nous rentrons, demain c’est le grand jour.

Je n’ai pas eu besoin que maman me réveille, je suis tout excitée. J’avale ma tartine et mon bol de lait, je fais ma toilette et je m’habille toute seule. Papa est déjà au travail, il part avant que le soleil se lève, il est journalier, il va où le travail l’appelle. C’est maman qui va me conduire. Mes frères et sœurs sont partis en avant, ils sont trop grands pour être accompagnés mais pas moi. Je vois mon institutrice, elle est aussi vieille que ma maman, elle a quelques cheveux blancs dans son chignon. Je m’avance timidement, elle nous appelle par notre nom. Les plus petites d’abord, puis les plus grandes. Ma sœur est dans la même classe mais son travail sera plus dur que le mien. C’est normal, elle sait déjà lire, écrire, compter. Mes frères sont avec l’instituteur. Maman s’en va. La porte se referme. La classe va commencer.

Elle s’appelle Marguerite, Catherine, Henriette ou autre. Elle est, l’une de mes ancêtres directes ou une collatérale. Qu’importe ! Vous avez tous reconnu l’une des vôtres dans ce récit.

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