Hivernage

Bonjour, je me nomme Charles François Pointez, en cette année 1856 j’ai fêté mes 54 ans dans ma bonne ville de Calais. Le temps passe si vite. Nous sommes jardiniers de père en fils depuis cinq générations. Mon épouse Geneviève exerçait également ce métier. Notre proximité dans le labeur, son sourire nous ont rapproché. Je l’ai épousé en 1829, trois mois après la naissance de notre fils Charles-François. Et oui, nous avons mis la charrue avant les bœufs ! Geneviève m’a donné six beaux petits. Cinq s’entre eux travaillent pour des fabricants de dentelles de Calais. Notre petite Charlotte nous a quitté à seulement 14 ans. Cela fait déjà onze ans. Bon ! Je ne suis pas là pour vous parler de ma vie.

Il y a quelques temps ma descendante de la cinquième génération m’a envoyé une de ces amies. Cette fois-ci, elle me demande de parler de l’hivernage. Hivernage ?! Je suis allé voir l’instituteur. Il m’a expliqué, il était fier de moi, il pensait que je lisais. Le pauvre ! S’il savait ! Il dirait que je suis fou ou possédé par le diable. Je ne peux pas m’empêcher de me signer.

Ce mot ne s’applique pas vraiment à mon métier. Je ne mets pas de bêtes à l’étable, je n’ai pas de bateau à mouiller au port. Je nettoie et prépare la terre pour qu’elle se repose, je ramasse les dernières feuilles mortes, j’élague les arbres, taille les haies. Chez moi, au fond du jardin, dans le cabanon que j’ai transformé en serre, j’ai mis en pot les semis de printemps. J’ai installé un poêle à bois. Quand le froid est trop intense, j’y brule quelques buches. Durant tout l’hiver je les surveille. Les jardins arborés de mes riches clients attendent paisiblement le changement de saison. Je me loue à la journée pour ramasser les légumes d’hivers chez les maraichers. Contre un bon café, je nettoie les jardinières de la vieille Léonie. Elle a plus de quatre-vingt-dix ans. J’ai des pommes, des légumes à foisons, les plus pauvres, les vieux me payent avec ce qu’ils possèdent. Vous allez peut-être penser qu’ils pourraient le faire eux-mêmes, mais non, tout leur temps, ils le passent à gagner la pitance pour nourrir leur famille. Ils glanent dans les champs.   Que vous dire de plus ?  Il faut respecter Dame nature, préparer la nouvelle saison, attendre Mars et profiter de sa famille.

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