
Catherine recherche des documents sur les ancêtres de son père. Tous les jours, au petit matin, je trouve des actes de naissance, de mariage et de décès, ainsi que des documents relatifs au métier de chacun.
« Eh Catherine ! Je veux bien mais évite de m’encombrer le bureau de la sorte ! Un ancêtre à la fois s’il te plaît ! J’ai dû réorganiser ma bibliothèque pour pouvoir tout ranger. J’ai compris, tu veux que je rencontre cet homme dans sa boutique. Laisse-moi le temps de préparer mon interview et j’y vais. »
Je me rends dans la cuisine, deux tranches de pain, de la confiture, un bon café et une orange pressée composent mon petit déjeuner. Assise à la table, je contemple le paysage. Dans le silence de mon appartement, j’entends le bruissement des feuilles, le rire d’un enfant et le cri moins agréable du camelot. Je souris. Vite, la toilette et je me mets au travail.
Je classe les documents par catégorie. François Clément (1844-1913), tapissier dans la bonne ville de Valenciennes, vivait au 217 rue Baudoin. Peut-être la boutique se trouvait-elle au rez-de-chaussée et l’appartement à l’étage. J’ai pris quelques notes et inscrit les questions à poser.
Je n’ai pas envie de travailler pour le moment, alors je sors. Je me dirige vers la plage. Mes nouvelles bottines me font un mal de chien. Je rentre. Oui, elles sont très élégantes, mais pas du tout confortables. À peine arrivée, je les enlève et chausse une paire de pantoufles. Je retourne à mon fauteuil et me laisse doucement engourdir…

« Vous m’avez appelée, Mademoiselle Rose ? »
Je sursaute ! Je me redresse brusquement.
Au milieu de mon salon se tient un homme d’une cinquantaine d’années. Une moustache soigneusement entretenue, un tablier de grosse toile couvert de poussière de crin, les manches retroussées. Dans sa main droite, il tient encore un maillet de tapissier, comme s’il venait d’interrompre son travail.
Il me regarde avec autant d’étonnement que moi.
— Pardonnez-moi, Mademoiselle. Où suis-je ?
Je reste quelques secondes sans voix.
— Chez moi. Enfin, je crois !
Il tourne lentement sur lui-même. Son regard s’arrête sur le gramophone, puis sur la cafetière, les lampes et enfin sur la fenêtre.
— Par tous les saints ! Ce n’est certainement pas Valenciennes.
— Non. Nous sommes à Calais. Enfin, je crois que nous sommes toujours en 1895.
— Et mon atelier, alors !
Je lui montre le fauteuil.
— Asseyez-vous, Monsieur Clément.
Il s’approche avec précaution, appuie le pouce sur l’accoudoir et sourit.
— Belle fabrication, mais le tissu manque un peu de tension.
Je ne peux retenir un éclat de rire.
— Vous êtes bien François Clément, le tapissier de la rue Baudoin ?
Il incline légèrement la tête.
— À votre service, Mademoiselle. François Clément, tapissier-garnisseur.
Je désigne son maillet.
— Vous étiez en plein travail ?
Il regarde l’outil qu’il tient toujours.
— Oui. Je regarnissais un fauteuil. Et me voilà ici avec vous. Si c’est pour parler de mon métier, je veux bien vous accorder un peu de temps. Mais il faudra ensuite me renvoyer à mon atelier. J’ai encore six enfants à nourrir et les clients n’aiment pas attendre.
Je prends mon carnet.
— Justement, Monsieur Clément, racontez-moi votre métier.
Il pose délicatement son maillet sur ma table basse.
— Alors écoutez bien, Mademoiselle Rose : un bon tapissier commence toujours par respecter le bois.
Je prends mon crayon.
— Alors, Monsieur Clément. Par où commence le travail d’un tapissier ?
Il sourit, comme si la question lui plaisait.
— Par le bois.
Je fronce les sourcils.
— Le bois ?
— Toujours. Un fauteuil peut être recouvert du plus beau velours de France, si sa carcasse est mauvaise, il ne vaudra jamais rien.
Il saisit son maillet.
— Quand un client m’apporte un siège, je le démonte entièrement. J’enlève le vieux tissu, les semences, la toile, le crin. Parfois il ne reste plus que quelques morceaux de bois.
— Vous ne jetez rien ?
— Certainement pas ! Le bon bois se conserve. Les anciens savaient fabriquer des carcasses solides. Je remplace une traverse cassée, je resserre les assemblages, puis je recommence tout depuis le début.
Je remarque ses mains. Elles sont larges, puissantes, couvertes de petites cicatrices.
— Ce n’est pas un métier de tout repos.
Il éclate de rire.
— Ah ça non ! On nous imagine en train de coudre des coussins. Venez donc tendre une sangle toute une journée, vous changerez d’avis !
Il mime le geste.
— Regardez. Je fixe une extrémité, puis je tends la sangle de toutes mes forces avec une pince spéciale avant de la clouer. Il faut qu’elle soit ferme, mais pas trop. C’est elle qui soutiendra le poids de celui qui s’assiéra.
— Ensuite ?
— La toile forte.
Il dessine dans l’air les différentes couches.
— Puis les ressorts, lorsqu’il y en a. Ils deviennent de plus en plus courants. Je les couds un à un. Après vient le crin.
Il ouvre la main comme s’il tenait une poignée invisible.
— Le crin de cheval est une merveille. Il reprend toujours sa forme. Un fauteuil bien garni peut durer plusieurs dizaines d’années.
Je regarde son maillet.
— Et cet outil vous suit partout ?
Il le fait tourner entre ses doigts.
— Celui-ci ? Je l’utilise depuis presque vingt ans. Voyez sa panne aimantée.
Il me montre une extrémité du marteau.
— Elle retient les semences pendant que je les présente sur le bois. Sans cela, je m’écraserais les doigts du matin au soir.
— Les semences ?
Il sort une petite boîte de sa poche.
— De minuscules clous de tapissier. Il en faut parfois plusieurs centaines pour un seul fauteuil.
Je les fais glisser dans ma main.
— Elles sont toutes petites !
— Oui mais elles font tenir tout l’ouvrage.
Je note soigneusement.
— Quels autres outils utilisez-vous ?
Il réfléchit.
— Une pince à tendre les sangles. Une autre pour le tissu. Des aiguilles droites, des aiguilles courbes, un carrelet pour piquer le crin, de gros ciseaux, un tire-clou pour enlever les anciennes semences, de la ficelle de lin pour les points de fond. Chaque outil a sa place. Si je ne retrouve plus l’un d’eux, je perds un temps précieux.
Je lève les yeux vers lui.
— Vous semblez aimer votre métier.
Son visage s’adoucit.
— Je ne suis pas riche, Mademoiselle Rose. Mais j’ai le bonheur de fabriquer quelque chose qui durera. Peut-être qu’un fauteuil sur lequel je travaille aujourd’hui accueillera encore des enfants lorsque je ne serai plus de ce monde.
Il se tait quelques secondes.
— C’est une drôle de pensée mais elle me plaît.
Je referme doucement mon carnet.
— Vous savez, vous aviez raison tout à l’heure.
— À propos de quoi ?
— Vous n’êtes pas seulement tapissier.
Il me regarde, intrigué.
— Vous êtes aussi un passeur de confort.
François baisse les yeux vers son vieux maillet. Un sourire discret apparaît sous sa moustache.
— Voilà bien longtemps que personne ne m’avait parlé ainsi de mon métier.
Le bruit de la rue me réveille. Bien entendu, Monsieur Clément a disparu. Je souris. Catherine va être contente.
Il est encore tôt ; je vais faire ma promenade. J’enfile des chaussures bien plus confortables, une veste sur mon chemisier, puis un chapeau attaché par deux épingles qui exposent fièrement leur délicate tête en jade.
Je cours presque pour attraper le tramway.