Ellen : de l’ombre à la lumière

Les années ont passé, les archives se sont accumulées et quelques lettres sont venues bouleverser certaines de mes certitudes. Au fil des recherches, de nouveaux documents sont venus compléter, nuancer et parfois modifier l’image que je me faisais de mon aïeule.

Pendant longtemps, Ellen est restée pour moi une silhouette un peu floue. Une Anglaise issue de la bonne société londonienne, une femme dont mon oncle Georges parlait parfois, entourée de quelques récits familiaux et d’interrogations.

Légende familiale ou réalité ?!!

Avec toutes les découvertes faites au fil des années, le portrait que je m’étais construit d’Ellen a peu à peu changé. Il me semble donc temps aujourd’hui de reprendre son histoire.

Je ne vais pas recopier ce que j’ai déjà écrit dans mes précédentes chroniques où elle apparaît. À la fin de ce texte, je vous laisserai les liens pour les retrouver. Au fur et à mesure de mes recherches sur sa famille, j’ai découvert d’autres fragments de sa vie qui, mis bout à bout, dessinent une personne bien différente de celle que j’imaginais autrefois.

Ellen est née à Boulogne-sur-Mer en 1840 d’un père militaire anglais et d’une mère, fille d’un médecin installé en Jamaïque. Ses grands-parents vivaient également en Jamaïque où ils possédaient des plantations. Après l’abolition de l’esclavage, ils reviennent vivre dans le vieux monde, d’abord à Boulogne-sur-Mer puis en Angleterre.

Sa mère Maria Roe se remarie en 1851 et la famille revient vivre en France. Ellen a douze puis quinze ans lorsque naissent Maria et Jules Charlesson. Puis elle retourne en Angleterre en 1859, sans doute pour un mariage arrangé par sa famille.

Ellen est une riche héritière et c’est là que mes recherches me jouent un drôle de tour.

Selon The Times and Harper, elle aurait été alpaguée par un capitaine de la marine marchande, Patrick Beckett Bellew, homme présenté comme peu recommandable.

— Ah ! Je sens venir le scandale Catherine !

— Ne te moque pas Watson, à cette époque je commençais déjà à imaginer toute une histoire.

— Je te connais. Tu devais déjà remplir des pages et des pages.

Il n’avait pas tout à fait tort.

À mes yeux, Ellen devenait presque une héroïne de roman : une jeune héritière anglaise séduite par un homme au passé douteux.

Puis les recherches ont continué.

Après avoir fait traduire ces textes, je me suis aperçue de mon erreur. Il ne s’agissait pas de simples articles de journaux mais d’un journal satirique qui ne ménageait personne.

— Tu vois Catherine, les archives ont parfois le sens de l’humour.

— Surtout lorsqu’elles me rappellent à l’ordre.

Patrick n’était d’ailleurs pas le seul visé puisque son frère Francis, caricaturiste installé en Amérique, en faisait également les frais.

Ellen eut deux enfants de cette union : Francis et Maud.

Patrick meurt en mer en 1869.

L’année suivante, elle épouse mon arrière-grand-père Georges Henri Le Petit.

Par amour ? Je l’ai longtemps pensé.

— Ah ! Tu recommences Catherine !

— Oui Watson, je sais…

Je n’étais pas dans leur salon et je ne les ai pas vus échanger leurs regards.

Mais certains détails me laissent tout de même songeuse.

Peu après leur mariage, ils partent pour l’Amérique. Mon grand-père Georges William naît à New York en 1871. Georges Henri tente d’y créer sa propre entreprise.

Ils reviennent en France l’année suivante.

Échec ? Mal du pays ? Envie de retrouver leurs proches ?

Je ne sais pas.

— Tu n’aimes décidément pas les questions sans réponses.

— C’est le problème avec la généalogie Watson. Plus on ouvre une porte, plus on découvre d’autres couloirs.

Les années passent et le couple s’installe à Calais. Georges Henri tente de faire vivre son activité de peintre décorateur.

Je voyais surtout un couple qui semblait lutter pour garder la tête hors de l’eau.

— Tu t’inquiètes beaucoup pour eux Catherine.

— Peut-être Watson.

Lorsque je cherche quelqu’un dans les archives, je finis toujours par m’attacher un peu.

Ellen hérite de ses tantes paternelles qui n’ont pas d’enfants puis, plus tard, d’un cousin décédé sans héritier.

Ces héritages permettent probablement au couple de respirer quelque temps.

Mais j’ai toujours l’impression que la réussite n’a jamais réellement été au rendez-vous.

Pour compléter les revenus de la famille, Ellen devient tullière.

— Une riche héritière qui travaille ?

— C’est justement ce qui m’a surprise Watson.

L’image que je m’étais construite commençait déjà à se fissurer.

Je l’avais imaginée entourée d’une certaine aisance, presque préservée des difficultés matérielles.

Peu à peu apparaissait une autre Ellen. Une femme qui travaille. Une épouse. Une mère.

Une femme qui, comme beaucoup d’autres à cette époque, fait sans doute ce qu’elle peut avec ce qu’elle a.

Georges Henri meurt en 1904 à l’âge de cinquante-sept ans.

Je me suis demandé ce qu’était devenue Ellen après cela. Vivait elle auprès de ses enfants ? Était-elle seule ? Était-elle restée à Calais ?

Les archives répondent parfois à certaines questions et gardent le silence sur d’autres.

Ellen le rejoint cinq ans plus tard, en 1909. Leurs enfants refuseront son héritage, probablement déficitaire.

Elle était née en 1840. Son fils Georges William, mon grand-père, en 1871. Ma mère en 1937. Et moi en 1957.

Mon grand-père avait soixante-six ans à la naissance de sa fille.

— Catherine, au début tu avais une Anglaise entourée de légendes… maintenant tu as Ellen.

Je souris.

Je crois qu’il a raison.

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