Des gants et des ancêtres

J’ai appris ce matin que Jean Louis Lavocat venait de reprendre une boutique de bonneterie ganterie au 29 Grand-Rue.  Sa femme, Rose Deseille, figure, elle aussi, dans l’arbre de Catherine. L’omnibus part dans moins d’une heure ; j’ai jeté à la hâte un rechange dans mon sac de voyage, avec ce sentiment familier d’excitation et de curiosité.

En ce mois d’avril 1861, le vent encore frais s’engouffre entre les maisons de Boulogne-sur-Mer. Il bouscule les étoffes suspendues aux devantures, soulève les jupons, et fait frissonner les jeunes feuilles à peine écloses. Elles murmurent doucement, comme si leur naissance portait déjà en elle une fatigue du monde.

La boutique est étroite mais pleine de vie. Les gants y sont soigneusement alignés, les étoffes pliées avec rigueur, et une odeur mêlée de cuir et d’apprêt flotte dans l’air. Jean Louis Lavocat s’affaire derrière son comptoir avec application, tandis que quelques clients examinent les marchandises. Je reste en retrait, simple observatrice. Un enfant entre alors, vif comme un souffle, Louis, neuf ans à peine. Il traverse la boutique, pousse la porte, et lance un « pardon » léger à la cantonade avant de disparaître dans la rue. Je le regarde s’éloigner sans rien dire, mais avec un discret sourire aux lèvres.

Pour ne pas éveiller les soupçons, j’ai choisi une paire de gants en cuir souple. Le geste est simple, presque banal. Je paie, remercie, puis sors à mon tour, emportant avec moi ce modeste objet.

Alors que je m’éloigne, une porte s’ouvre dans l’ombre de l’immeuble. Une dame en descend avec lenteur et assurance. Son allure est droite, presque altière. Je la reconnais immédiatement : Mary Wint. Sans me faire voir, je lui emboîte le pas. Elle marche d’un pas sûr, comme guidée par des habitudes anciennes, et se rend chez ses parents. Je reste à distance.

Une servante ouvre la porte avant même qu’elle ne frappe. Mary lui remet son manteau, son chapeau, ses gants. Les gestes sont précis, sans parole inutile. Puis la porte se referme, me laissant seule sur le seuil invisible de leur monde.

La lumière baisse déjà. Je sens la fatigue du voyage et des siècles mêlés. Je n’aime pas voyager de nuit. Je chercherai une chambre à l’hôtel, quelque part non loin, pour y déposer mes pensées et mes silences avant de reprendre mon enquête.

Le lendemain matin, je retourne devant le 29 Grand-Rue.

La boutique Lavocat vient à peine d’ouvrir ses volets. Quelques domestiques sortent déjà de l’immeuble avec leurs paniers. D’autres vont et viennent dans l’escalier.

Je m’installe à la terrasse d’un café voisin.

Les renseignements viennent lentement. Une conversation en appelle une autre. Une commerçante me parle des locataires anglais. Un voisin évoque une famille Hill. Plus tard, un domestique mentionne le nom des Wint.

Ces noms reviennent souvent ensemble. Je lève les yeux vers les fenêtres du deuxième étage. Derrière ces murs vivent des personnes dont les destins se croisent déjà depuis plusieurs générations. Certaines ont connu la Jamaïque, d’autres Londres ou le Kent. Toutes semblent avoir trouvé refuge dans cette ville tournée vers l’Angleterre. Je souris.

Hier encore, je croyais suivre la piste de Rose Deseille et des Lavocat. Aujourd’hui, c’est tout un réseau familial anglais qui se déploie devant moi.

J’ai de quoi écrire. Il n’est pas loin de midi, je me dirige vers le port et ses petits restaurants, j’entre dans l’un deux, me délecte d’un cabillaud relevé d’une sauce sublime, de pommes de terre et d’un verre de vin. Je me suis installée près de la vitre, je peux profiter de la vue sur les bateaux de pêche. Ils se balancent au gré de la houle. Les femmes de pêcheurs crient à la cantonade pour vanter la fraîcheur de leur marchandise, c’est à celle qui criera, non, hurlera le plus fort sans oublier cet accent du Nord que j’aime et que je déteste en même temps. De temps en temps l’une d’entre elles, plus virulente, utilise un vocabulaire à faire se pâmer une Lady. Je prends un dernier café et sors.

A quelques mètres la gare des omnibus, je prends un billet et m’installe. Quelques minutes plus tard, j’entends « hue » et la voiture s’ébranle. Nous longeons la côte, le soleil nous honore de sa présence et sublime les paysages. De retour chez moi, je vais noter ce que je viens d’apprendre.

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