
Le jour vient de ce coucher en ce mois d’octobre 1979. Je rentre du travail trempée de la tête aux pieds. La pluie et le vent se sont joués de mon imper et de mon parapluie. La météo a annoncé un risque de tempête pour cette nuit. Ma grand-mère vit chez moi depuis quelques mois le temps qu’une place se libère en maison de retraite. Elle commence à perdre la tête : manger et dormir à heures régulières, éteindre le gaz sont des choses qui lui deviennent étrangères. Le présent s’effiloche au fil des heures mais la maladie n’a pas encore atteint ses souvenirs.
J’ôte mon manteau, mes chaussures.
« Bonjour Mémé, as-tu passé une bonne journée ?
- Mais Cathy, tu es toute mouillée, tiens !
Elle est allée chercher une serviette dans le placard et ma robe de chambre. Vigoureusement, elle me frotte les cheveux. Plus petite que moi, elle se hausse sur la pointe des pieds. Mes vêtements sont trempés, elle me déshabille, j’ai 23 ans et je me fais dévêtir comme une enfant ! Sur le poêle à charbon, une casserole où une bonne odeur de chocolat embaume la pièce.
- Mémé, et si l’on buvait ton chocolat !
- Quel chocolat ? Tu caches les allumettes, je ne peux rien faire !
- Sur le feu ! dans la casserole !
Elle hausse les épaules et part dans l’autre pièce. J’ai l’habitude de ses sautes d’humeur. Un plateau, deux tasses, je verse le nectar brulant.
- Merci ma chérie, un bon chocolat. Ah ! cette humidité, j’ai mal partout !
Ravie, elle m’accueille un grand sourire aux lèvres.
Le dieu Neptune se déchaine, sous la puissance du vent l’eau, tel un cheval au galop court se fracasser contre le mur de la cour. Les branches du saule pleureur se contorsionnent, se flagellent les unes contre les autres au bon vouloir de la colère divine. Je ferme les volets. Soudain, le noir total. Le disjoncteur a-t-il sauté ? A la lueur d’une lampe de poche, je vais voir mais non, c’est une panne de secteur. Mémé râle, je l’ai laissée sans lumière. Je sais où se trouvent les bougies, j’en pose quelques unes dans la cuisine. J’installe son fauteuil devant le feu. Il est l’heure de diner, mais que faire ? Nous ouvrons le frigidaire et vite, nous sortons un reste de poulet, du fromage, 2 tomates et du pain acheté le jour même. Je nous prépare à chacune une assiette. Mémé regagne son fauteuil. Je m’assieds à ses pieds sur un gros pouf. J’ai installé les bougies près de nous. La chaleur du poêle, la lumière tamisée nous font oublier le bruit et la fureur.
- Alors Mémé, qui est venu te voir cette après-midi ?
- Personne ! Tu me laisses toute seule pendant des heures !
- Rappelle-toi ! Ta fille et ton beau-fils sont venus te voir.
- Non ! Michelle est à Paris et elle est divorcée !
- Je te parle de ton autre fille Marguerite, ma maman.
- Je ne m’en souviens plus.
- Regarde ! Elle t’a apporté tes bonbons et papa a rempli le bac à charbon.
- Non, ça fait longtemps que je les ai ! Oui « Mimile » est un brave mais non je ne l’ai pas vu.
Pas la peine d’insister, la soirée risque d’être longue. Elle ne se souvient pas de sa journée mais le passé est encore bien présent.
- Dis Mémé, tu es née le 27 juillet 1902 à Calais. Au début du vingtième siècle. Tu as assisté à toutes les évolutions, à tous les évènements. De quoi te souviens-tu ?
- Oui ma Cathy, j’ai vu tellement de choses bonnes et mauvaises.
- Quels sont tes tous premiers souvenirs ?
- Le naufrage du « Pluviôse » en 1910. J’avais huit ans. Mes parents, mes frères et sœurs en parlaient. Tous ces pauvres marins morts au fond de cette boite à sardine. Ils ont eu un enterrement national. Même le président de la république a assisté aux cérémonies.
- Étais-tu parmi la foule le long du cortège ?
- Oui mais je n’ai rien vu, j’étais bien trop petite.
- Dis Mémé, j’ai vu que tu avais des photos de famille dans…
- Tu as fouillé dans mes affaires ?!
- Mais non Mémé, tu me les as montrées.
- C’était quelque chose de se faire tirer le portrait ! Il fallait mettre notre plus belle robe et attendre des heures avant que le photographe nous libère.
- Il y en a une qui a été faite dans le jardin de tes parents.
- Oui, j’étais assise entre mon père et ma mère. Debout, il y avait Nini, Alice, Berthe et une cousine mais je ne me souviens plus d’elle ni de son nom.
- Sur cette photo, il manque tes frères Fernand et Gaston.
- Mes sœurs pouvaient travaillaient à la maison quelques heures par semaines mais les garçons usinaient sur machine ils ne pouvaient être présents aux heures de l’activité du photographe.
- Elle a été prise quand ?
- Vers 1910 il me semble. Quand je pense que Berthe n’avait plus que quatre années à vivre ! La pauvre !
- J’ai vu d’anciennes cartes postales sur Calais. Te souviens-tu de la première voiture ?
- Non, mais de la peur que j’ai eue Oui ! Elle faisait un bruit d’enfer et le klaxon ! J’en ris encore quand j’y pense.
- Il y a eu tellement d’avancées technologiques !
- Oui ma Cathy, j’en ai vu des choses et la vitesse de l’évolution me fait peur. Avant, nous avions le temps, maintenant, il faut toujours aller plus vite.
- L’avion Mémé, as-tu vu Louis Blériot ?
- Non, mes parents non pas voulu que mes frères m’emmènent, j’étais trop petite. Mais de la traversée de la Manche, on en parle encore. Tu te rends compte, nous sommes passés d’un avion fait de bric et de broc au Concorde en moins de 70 ans !
- Oui ma petite Mémé. Je n’arrive pas à enfiler tes souliers. C’est beaucoup trop abstrait pour moi.
- C’est encore une chance ma petite fille, n’oublie pas que j’ai vécu deux guerres. En 1914 j’avais 12 ans, je me rendais bien compte de ce qui se passait. Mes frères Fernand et Gaston partis sur le front ! Je ressentais l’angoisse de Maman. Et Berthe qui est revenue à Calais pour mourir auprès de sa famille. En 1939, je venais de perdre ton grand père quand le conflit a démarré. Ton oncle André est né en novembre. Je n’ai jamais eu de poitrine, je n’ai donc jamais pu nourrir mes enfants. André avait besoin d’un lait spécial qui manquait, il est décédé en juillet 1940.
- Ma petite Mémé, je t’aime.
- Moi aussi !
Malgré la chaleur, elle a remis son châle sur ses épaules. Le vent est déchainé, la maisonnée est assaillie de tout côté. Dans la cour, l’arbre hurle de douleur, ses feuilles moribondes s’envolent et sont emportées par la pluie. Je n’ai pas peur, je sais que dès demain, si le temps le permet, mon père viendra vérifier l’état du toit. Mémé me regarde et sourit
- Dès le mois d’Août j’ai emmené mes enfants à Paris où je pensais être en sécurité. Nini puis Alice sont venues me rejoindre.
- Maman garde un très bon souvenir de son enfance à Paris. Mais pourquoi êtes-vous revenues à Calais en 1952 ?
- Ce sont mes raisons, je n’en ai jamais parlé à mes enfants, je ne t’en parlerai donc pas.
- Ok Mémé ! Tu es quand même repartie dans la région parisienne avec Pierre mon parrain.
- Oui, et j’en suis revenue à sa mort pour rester près de vous.
Son fils, son Pierrot qui ne s’est jamais marié, qui est parti rejoindre les étoiles à 34 ans. Il a été blessé sur une route de campagne, une fracture du crâne faite par le sabot d’un cheval. Le casque en a gardé un trou rond, juste au-dessus de l’oreillette. Son chagrin, elle l’a toujours gardé pour elle. Il se fait tard. Mémé a déposé un gros bisous sur chacune de mes joues pour me souhaiter une bonne nuit. Elle a de plus en plus de mal à monter l’escalier.
- Tu as encore ciré les marches ! tu veux me tuer ! je vais le dire à Georges !
- Je ne cire pas les escaliers Mémé, elles sont étroites et tu as de plus en plus de mal.
- Dis que je suis une menteuse !
Je n’insiste pas, je regagne ma chambre, j’attends qu’elle soit au lit, je frappe à sa porte, je m’approche et luis rends ses baisers. Elle me câline et me sourit, elle a oublié ce qu’elle vient de dire.
Il y a des mois plus durs que d’autres, des coup de fils de mon oncle pour me demander de ses nouvelles. Nous riions bien des horreurs qu’elle disait que je lui faisait subir. Mémé a obtenu une place à la maison de retraite Pierre de Coubertin en avril ou mai 1980. Son présent, son passé ont disparu petit à petit. Nos visages se sont éclipsés de sa mémoire. Elle est décédée le 31 mars 1993.

La catastrophe du Pluviôse
Quelle puissance d’évocation dans tes textes ! bravo, c’est toujours un régal de te lire.
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c’est du vécu Dominique, ma petite Mémé perdait la tête mais ce n’était que le début et, la plus part du temps, je retrouvais ma grand mère adorée.
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Merci Dominique
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Que de tendresse !
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Merci Catherine
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J
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J’ adore c’est touchant et bien écrit, (cela me fait penser à ma propre famille) et la photo avec les prénoms et les dates c’est une très bonne idée.
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