
Je suis assise devant mon ordinateur, mes parents cousins, quelle affaire ! Je suis trop curieuse pour laisser ce mystère non élucidé.
Dans le pot à crayon, Watson Waterman s’agite.
- Catherine, où est passé mon bouchon ? Mon vieux stylo plume doré reste silencieux quelques secondes.
- Ah nous commençons la journée par une accusation, Watson ! Ne fais pas l’innocent. Tu perds ton bouchon trois fois par semaine.
- Pardon ? JE perds mon bouchon ? Permets-moi de rappeler que je suis un objet dépourvu de jambes, contrairement à certaines personnes qui traversent la maison avec moi coincé dans les cheveux.
Je m’arrête net.
- C’est arrivé une seule fois.
- Trois. Dont une devant le facteur.
- Tu comptes maintenant ?
- Je suis un stylo plume, Catherine. Nous observons. C’est notre métier.
Je repris Watson dans ma main avec précaution. Sa plume grinça légèrement, signe évident de mauvaise humeur.
- Bon ! Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ?
- J’ai l’encre fatiguée.
- L’encre fatiguée ? J’utilise le plus souvent le clavier ! Tu exagères mais nous allons continuer à l’ancienne.
- Exactement ! Tu me fais écrire des ancêtres depuis quinze jours. Des HYART, des DU TERTRE, des BOURGEOIS, des gens morts depuis six siècles ! Même mon réservoir réclame une retraite.
- Tu exagères. Tu adores la généalogie.
- J’aimais la généalogie. Jusqu’à ce que tu me fasses écrire « Jehan » avec trois orthographes différentes sur la même page.
Je souris malgré moi.
- C’est historique.
- C’est surtout incompréhensible. Hier encore, tu as murmuré : « Peut-être que Hutin Porrus DE HABART est le cousin de Jehan le Jeune… » Catherine, même les fantômes s’y perdraient à ce stade.
Je me mis à rire.
- Tu sais très bien que j’écris mieux avec toi.
Watson sembla se redresser fièrement.
- Évidemment. Avec les autres stylos, tu dresses des listes de courses. Avec moi, tu convoques les morts, les souvenirs et les vieilles histoires de famille. Avec la machine tu rédiges.
- Monsieur devient poète.
- Monsieur est un instrument de prestige.
Je l’observai. Son corps doré brillant portait encore une petite trace d’encre noire près de la plume.
- Tu sais, tu es parfois un peu prétentieux.
- Et toi, Catherine, tu parles à un stylo.
Silence.
- Ce n’est pas faux.
- Voilà.
Je repris mon carnet.
- Bon. On continue ?
- Quel ancêtre aujourd’hui ?
- Une histoire de cousinage au seizième degré.
- Mon Dieu ! prépare le café.
- Pour moi ou pour toi ?
- Les deux. Et évite de me laisser ouvert cette fois. Je sèche plus vite que ta patience avec les imprimantes.
- Ça, c’est bas.
- Non. Ça, c’est précis.
Je remplis lentement Watson avec une nouvelle cartouche d’encre noire. À peine la plume touchait-elle le papier qu’il soupira théâtralement.
- Ah ! enfin. Une encre digne de moi.
- Tu fais le difficile maintenant ?
- Catherine, un stylo plume jouit d’une réputation. Je ne peux pas écrire l’histoire des DU TERTRE avec une encre qui ressemble à un ticket de caisse.
Je secouai la tête.
- Tu sais que les gens normaux parlent à leur chat ?
- Et les gens différents parlent à leur stylo. Nous avons chacun nos grandeurs.
Je commençai à écrire : « En 1406, Guillaume DU TERTRE… »
Watson trembla légèrement dans ma main.
- Oh non.
- Quoi encore ?
- Tu as prononcé l’année à voix haute.
- Et alors ?
- Ça commence toujours comme ça. Dans dix minutes, tu seras debout au milieu du salon en train d’expliquer à une plante verte le système des cousinages au douzième degré.
- Une seule fois !
- Deux. Le ficus avait l’air inquiet.
Je tentai de garder mon sérieux.
- Tu racontes n’importe quoi.
- Catherine, hier, tu as dit : « Attends, Watson, je vais vérifier un acte de 1632 », puis tu es revenue trois heures plus tard avec une tartine, une loupe et une crise existentielle.
- Les archives étaient mal classées.
- Tu étais sur un site de recettes de gaufres flamandes depuis quarante-cinq minutes.
Je m’arrêtai d’écrire.
- Comment tu sais ça ?
- Je suis sur ton bureau. Je vois tout.
Petit silence.
- Tu m’espionnes.
- Je documente.
Je repris l’écriture d’un air faussement vexé.
- Bon, aujourd’hui on reste concentrés.
- Très bien. Objectif ?
- Comprendre comment Marguerite LE PETIT est cousine au seizième degré d’Émile COURAGEUX.
Watson resta muet quelques secondes.
- Catherine ?
- Oui ?
- Même les prêtres du Moyen Âge n’auraient pas voulu calculer ça.
Je partis dans un fou rire.
- Tu n’as aucun respect pour mes recherches.
- Si, justement. J’admire ta persévérance. Peu de gens sont capables de remonter jusqu’au XVe siècle avec autant d’obstination.
- Merci.
- Et encore moins avec autant de biscuits sur le bureau.
Je regardai la boîte ouverte à côté du carnet.
- Tu commences à devenir insolent. Encore une remarque et je ressors la boîte à chaussures.
- Non. Observateur. Nuance importante.
Je repris une page propre.
- Bon. Cette fois, silence. Je travaille sérieusement.
Watson accepta enfin de glisser doucement sur le papier.
Pendant quelques minutes, seul le frottement délicat de la plume accompagna le tic-tac de l’horloge.
Puis soudain :
- Catherine ?
- Humm ?
- Le café.
- Quoi le café ?
- Tu viens encore de tremper ma plume dedans.
Je poussai un cri.
- OH NON !
- Formidable. Maintenant j’écris en arabica.
Je courus jusqu’à la cuisine avec Watson dans une main et un torchon dans l’autre.
- Ne bouge pas !
- Excellente suggestion, Catherine. Comme si j’avais prévu de partir en courant.
Je rinçai délicatement sa plume sous un filet d’eau tiède.
- Voilà, voilà ! ça va aller.
- Je tiens à préciser que peu de stylos survivent à une noyade au café.
- C’était un accident.
- Bien sûr. Comme le jour où tu m’as oublié dans le réfrigérateur.
Je me figeai.
- Tu t’en souviens ?
- Catherine, j’ai passé une nuit entière entre le beurre, la confiture et les restes. Comment oublier une telle humiliation ?
Je mordis mes lèvres pour ne pas rire.
- Je te cherchais partout.
- Tu as quand même fouillé le frigo trois fois avant de me voir.
- Tu étais derrière le bac à légumes.
- J’étais surtout profondément vexé.
- Continue à te moquer et je te remets dans ta boîte à chaussures.
- Cette boîte à chaussures ? J’y ai été oublié plusieurs mois, Catherine. J’ai encore des cauchemars ! la paire de bottines n’avait aucune conversation, c’était d’un ennui !
Je retournai m’asseoir au bureau et déposai Watson sur son étui comme un blessé de guerre.
- Bon. Repos.
- Impossible.
- Pourquoi ?
- Tu as une idée.
Je clignai des yeux innocemment.
- Pas du tout.
- Catherine, je te connais. Tu as ce regard.
- Quel regard ?
- Celui qui précède les phrases dangereuses du type : « Et si j’écrivais un roman de 600 pages sur mes ancêtres ? »
Je pris un air digne.
- Ce n’est pas 600 pages.
- Ah.
- Plutôt 800.
- Seigneur, protégez ma plume.
Je commençai à trier des papiers éparpillés sur la table. Actes de naissance, copies jaunies, notes griffonnées partout.
Watson soupira.
- Tu vis dans un chaos documentaire fascinant.
- Je suis organisée.
- Catherine, il y a actuellement une photocopie de 1832 dans ta boîte à biscuits.
- Je savais où elle était.
- Et un acte de mariage sous le coussin du canapé.
- Temporairement.
- Et pourquoi as-tu écrit “vérifier Jehan HYART” sur une serviette en papier ?
- Parce que je n’avais plus de place.
Watson resta silencieux un instant avant de déclarer gravement :
- Un jour, des archéologues tomberont sur cette maison et penseront qu’une historienne a été attaquée par une tempête de papier.
Je partis dans un éclat de rire.
- Tu es insupportable.
- Et pourtant indispensable.
Je repris doucement Watson.
- C’est vrai.
Il glissa sur la page avec une élégance retrouvée.
- Tu sais, Catherine…
- Oui ?
- Malgré tout, j’aime bien nos soirées.
Je souris.
- Même avec les cafés, les archives et les cousinages impossibles ?
- Oui. Parce qu’avec toi, je ne sers pas à signer des factures.
- Et à quoi sers-tu alors ?
La plume traça lentement quelques mots sur le papier :
« À empêcher les souvenirs de mourir. »
Je restai silencieuse.
Puis Watson ajouta aussitôt :
- Bon ! et aussi à écrire des listes de courses parfois. Il faut rester humble.
Watson resta immobile quelques secondes, comme plongé dans une réflexion profonde.
Puis il écrivit lentement :
« Tout de même, cette histoire est extraordinaire. »
- Laquelle ?
- La tienne. Enfin… la leur. À vrai dire, tout le monde est cousin, je m’y perds moi-même maintenant.
Je rapprochai la lampe des vieux papiers.
- Regarde pourtant comme c’est beau.
Je déroulai les feuilles couvertes de noms anciens.
- Ici, les DU TERTRE, là les HABART, puis les HYART, les BOURGEOIS, les LE PETIT, et finalement les COURAGEUX.
Watson traça une petite ligne d’encre.
- Des siècles de détours pour finir autour de la même table.
- Exactement.
- Tu te rends compte ? Au XVe siècle, Jehan DU TERTRE et Agnès LE CUVILIER ignoraient complètement qu’un jour leurs descendants passeraient leurs soirées à boire du café en parlant d’eux.
- Ils seraient probablement très étonnés.
- Ou très inquiets.
Je souris.
- Pourtant tout se rejoint.
Watson reprit doucement :
- D’abord les anciennes familles du Boulonnais. Les terres battues par le vent, Les fermes, Les paroisses, Les mariages entre villages voisins.
Sa plume avançait presque seule maintenant.
- Les générations passent. Les noms changent. Les DU TERTRE deviennent les HABART. Puis viennent les HYART, les PRUVOST, les BOURGEOIS. Les lignées se croisent, se séparent, puis se retrouvent sans même le savoir.
- Puis naît Marguerite LE PETIT, descendante de cette longue mémoire familiale.
- Et ailleurs naît Émile Georges COURAGEUX, portant lui aussi dans son sang les mêmes vieux ancêtres oubliés.
Je restai silencieuse.
Watson ajouta avec une lenteur presque solennelle :
- Pendant cinq siècles, leurs familles ont déjà marché côte à côte. Parfois dans le même village. Parfois dans la même rue. Parfois devant la même église. Sans savoir qu’elles finiraient un jour par se retrouver.
Je sentis une émotion étrange monter doucement.
- Et puis un mariage rassemble tout.
- Oui.
La plume s’arrêta un instant.
- Finalement, la généalogie est moins une histoire de morts qu’une histoire de rendez-vous.
Je caressai distraitement le bord du carnet.
- C’est ta faute. Avant toi, j’écrivais des chèques et des formulaires administratifs.
Je ris doucement.
- Tu préfères maintenant ?
- Oh oui. Désormais, je réunis les siècles.
Puis il ajouta immédiatement :
- Même si, entre nous, tes ancêtres avaient vraiment une obsession inquiétante pour les prénoms Jehan, Marie et Marguerite.
- C’est vrai que ça complique un peu les recherches.
- “Un peu” ? Catherine, tu as actuellement trois Jehan DE HABART sur la même page. Même moi, je transpire de l’encre.
Je partis à nouveau dans un fou rire.
Watson conclut avec dignité :
- Enfin ! grâce à eux, les familles LE PETIT et COURAGEUX ne se sont pas rencontrées par hasard.
- Non.
- Elles étaient déjà en chemin l’une vers l’autre depuis très longtemps.
Watson rejoignit ses compagnons, je mis de l’ordre dans mes papiers. Il est tard, je me prépare un plateau télé et je regarde une émission devinez sur quoi !