
Je me promène régulièrement dans les différents quartiers de Calais pour écouter les conversations au coin des rues. Ma curiosité n’est pas malsaine, je cherche simplement des sujets sur lequel je peux écrire mes chroniques. En ce 26 juillet 1912, je me trouve au Fort Nieulay. J’ai installé ma couverture juste avant le fossé au pied du mur en pierre. La végétation me protège du soleil et de la vue des passants. Quelques minutes plus tard, trois garçons s’installent à quelques pas de mois. Le plus âgé doit avoir dans les 18 ans, l’autre 14 ans et le petit pas plus de 6 ans. Je vais vous relater leur conversation.
Le plus petit se lève, enjambe son ainé et prend son visage entre ses mains :
« Dis Edouard, j’ai 6 ans aujourd’hui, je ne suis plus un bébé, je vais aller à l’école en septembre.
- Je sais Momo, 6 ans ce n’est pas très vieux non plus. Que veux-tu ?
- Je veux vous accompagner le dimanche après-midi. Tout seul maman ne me laissera jamais sortir mais avec mes grands frères, elle acceptera.
- Non, tu es trop petit répond celui du milieu. Tu ne peux pas nous suivre, tes jambes sont encore trop courtes, tu nous gêneras.
- Ne sois pas aussi désagréable Charles, nous pouvons nous occuper de notre petit frère au moins une ou deux fois par mois.
- Tu as entendu Momo, deux dimanches par mois. Comme c’est ton anniversaire nous t’emmenons à la plage.«
Sitôt dit, sitôt fait, les trois gamins filent. Je reste encore quelques minutes à profiter du beau temps, mon ombrelle protège mon visage du soleil. J’écoute le vent caresser les hautes herbes, s’engouffrer entre les battants de l’énorme porte du fort, le chant des oiseaux, les bruits de la rue à quelques dizaines de mètres. Les jurons d’un homme me font me redresser, plus de peur que de mal, la roue de la charrette vient de se briser. Le brave homme a eu le temps de sauter de son siège.
Je repense à la conversation de ces garçons, je vais les suivre. Vont-ils respecter leur parole ? Ce doit être des enfants du quartier. Je longe la rue de Beaupré pour remonter vers le centre-ville. A la porte de sa maison une femme appelle ses fils : Edouard, Charles, Maurice ! Je m’approche d’elle et je la rassure. J’ai vu ses trois garnements, ils partaient tranquillement vers la plage.
- Allez Mademoiselle, venez prendre un rafraichissement, il fait bien chaud aujourd’hui.
- Je ne veux pas vous gêner ma petite dame !
- Pas de chichi, nous allons nous installer dans la cour à l’ombre.
Nous traversons un long couloir qui traverse la maison, la porte est ouverte, un léger courant d’air rafraichi l’atmosphère. Une terrasse de terre battue, un potager et un débarras au fond du terrain comme la majorité des maisons calaisiennes. Elle m’invite à m’assoir sur un banc le long du mur. L’arbre de la demeure mitoyenne nous offre son ombre. Elle entre chez elle et ressort un plateau à la main. Elle nous a servi des grands verres de citronnade.
- Vous devez-être Mademoiselle Rose, j’entends souvent parler de vous sur le marché. Vous êtes une bonne personne. Ah oui, je ne me suis pas présentée : Victorine Courageux.
Trois jeunes filles viennent nous rejoindre Hélène, Berthe et Julienne. Victorine mes les présente et précise que son ainée Jeanne vient de se marier.
- Je ne savais pas que j’étais aussi connu et reconnu. Je ne fais rien de particulier pour mériter autant de reconnaissance. Vous me gênez Madame Courageux !
- Je ne répète que ce que j’ai entendu. Restez vous-même c’est tout ce que l’on vous demande.
Nous avons parlé de tout et de rien, nous avons souris, ris, passé un très agréable après-midi.
Des éclats de rire, nous ont fait sursauter, les garçons venaient de rentrer. Victorine fait semblant d’être fâchée :
- Vous auriez-du me prévenir, heureusement que Mademoiselle Rose vous a vu et a pu me rassurer ! Edouard, Charles c’est très bien de vous occuper de votre petit frère mais prévenez-moi quand vous l’emmenez !
Dix huit heures, je n’ai pas vu le temps passer. Je laisse la petite famille entre elle. J’ai attrapé le dernier omnibus pour rentrer chez moi.
Le 26 janvier 1912, j’ai reçu la visite d’Edouard. Son petit frère son Momo, malgré son refus, les avaient suivis. Il est tombé dans les douves pleines d’eau après les pluies de ces derniers jours. Il avait réussi à le sortir de l’eau mais l’enfant a attrapé froid, le médecin n’a plus d’espoir. Il me demande de venir pour réconforter sa mère.

Maurice Courageux né le 26 juillet 1905 c’est éteint le 28 janvier 1912. Est-il mort d’une maladie, d’un accident les actes de décès n’en font pas mention. Edouard né le 11 juillet 1895 est mort de ses blessures le 20 juillet 1915. Charles né le 15 décembre 1899 est le grand-père de Catherine. Il mourra le 25 mars 1957.