
Le feu crépite doucement dans l’âtre. Je viens de refermer mon carnet lorsque je sens, sans la voir encore, une présence dans la pièce. Ce n’est pas la première fois.
Le fauteuil en face du mien grince à peine comme si quelqu’un venait de s’y asseoir avec précaution. Je relève les yeux. Une femme est là. Fine ; droite malgré la fatigue qui semble peser sur ses épaules. Sa robe, d’un noir sobre, trahit plus les années que le deuil lui-même.

- Vous êtes Melle Rose ?
Sa voix est douce, mais teintée d’un accent que je reconnais immédiatement.
- Et vous Ellen Wint.
Un léger sourire éclaire son visage.
- Je craignais que vous ne me reconnaissiez pas.
Je l’observe en silence un instant. Il y a, en elle, quelque chose de profondément troublant. Comme si plusieurs vies s’étaient superposées sans jamais se fondre.
- On dit beaucoup de choses sur vous, lui dis-je enfin. Des salons londoniens, des chasses à courre.
- Oh ! les histoires voyagent mieux que les vérités.
Elle tourne légèrement la tête, comme pour regarder un passé que je ne peux voir.
- J’ai été une jeune fille bien née, oui. Mais cela ne protège de rien.
Le silence s’installe, chaleureux, presque complice.
- Parlez-moi de lui, osé-je. De votre premier mari, Patrick Beckett Bellew.
Son regard se voile.
- Patrick appartenait à ce monde mouvant de la mer, fait de départs et d’absences. Nous avons enterré un cercueil, la mer fut son linceul.
Je n’interromps pas.
Ses doigts se crispent légèrement sur le tissu de sa robe.
- Il m’a donné mes enfants. Et pour cela, je ne peux le regretter entièrement.
Le feu projette des ombres mouvantes sur les murs.
- Et Georges ?
Cette fois, son visage s’éclaire différemment. D’une lumière plus douce.
- Georges !
Un sourire sincère, presque fragile.
- C’était l’amour. Le vrai. Nous avons cru, Nous avons cru que l’Amérique nous offrirait une nouvelle vie.
- Et ?
Elle baisse les yeux.
- Elle nous a surtout appris que l’espoir ne suffit pas.
Je me lève et fais quelques pas. Je la vois désormais autrement. Non plus comme une héritière mais comme une femme qui a tenu.
- Vous avez travaillé à Calais.
Elle acquiesce.
- Tullière. Durant des heures, je vérifie le travail des tullistes. Centimètre par centimètre je scrute cette belle étoffe pour trouver, un trou, un fil.
Un sourire discret.
- Vous imaginez ? Moi
- Oui ! Je vous imagine très bien.
Elle me regarde, surprise.
- Ce n’est pas une chute, repris-je. C’est une force.
Ses yeux brillent légèrement.
- J’ai eu peur, murmure-t-elle.
- De quoi ?
- De ne pas y arriver. De le perdre, de tout perdre.
Je comprends.
- Vous avez supplié pour qu’il soit soigné.
Elle ferme les yeux un instant.
- L’amour rend humble vous savez ! La médecine n’a pas pu faire grand-chose. Il m’a quitté bien trop tôt, 57 ans ! Vous rendez vous compte ! Cinq années se sont écoulées avant que je puisse le rejoindre.
Le feu s’éteint lentement, vite j’ajoute une bûche.
Je sens que le moment s’achève.
- Vos enfants ? dis-je doucement. Ils ont refusé votre héritage.
Elle hoche la tête.
- Il ne restait rien à transmettre, peut-être bien des dettes.
Puis, après un silence :
- Mais ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ?
Je souris.
- Non. Il reste votre histoire.
Elle se lève.
Sa silhouette devient plus légère, presque transparente.
- Alors écrivez-la correctement.
- Je vous le promets.
Le fauteuil est de nouveau vide. Mais cette fois, la pièce ne l’est plus.
Ellen Wint n’est plus une ombre dans un arbre généalogique. Elle est une voix une présence une femme.
Ellen Wint (1840-1909) ; Patrick Beckett Bellew ( 1831-1869) ; Georges Le Petit (1846-1904)