
Le visage contre la vitre je regarde le jour se lever. L’aube tout habillé d’argent fait jaillir de la brume des formes faméliques aux bras démesurés. L’aurore arrive, le pâle argent se transforme en or. Le brouillard se dissipe, les arbres reprennent leur silhouette, le paysage se dévoile. Cela fait près de deux heures que nous roulons vers Paris. Les heures et les kilomètres s’enchainent. Sur ma droite un couple de quinquagénaires qui se rendent à la Capitale pour le mariage de leur fille. Ils se tiennent sérés l’un contre l’autre, un peu gênés d’être en la présence de personnes si bien habillées. Ils se sont endimanchés pour la circonstance. Ils parlent à mi-voix et s’échangent des sourires complices. En face, l’atmosphère est bien différente, un couple marié plus par intérêt que par amour et un autre monsieur. Les hommes parlent dentelles, vente, argent. De temps en temps le plus jeune se retourne vers sa femme et la complimenté mais l’échange restait froid, impersonnel. En ce mois le froid se fait vif. Je repose mon visage sur la vitre, les bavardages deviennent murmures, les bruits réguliers du train me replonge dans une somnolence. Le train ralenti, les hameaux, bourgades, villages se font plus nombreux, nous approchons de la capitale. « Paris ici Paris, tous les voyageurs sont priés de descendre ». Je m’exécute un employé se charge de mes bagages. C’est avec un grand plaisir que je vais séjourner chez Eugène et Geneviève Le Petit mais ce ne sont pas eux qui m’accueillent mais leur fils Edgard qui m’attend sur le quai. Les années passent, le temps ride les visages et meurtris les corps.
J’ai beaucoup de bagages : dans l’un mes affaires personnelles, dans l’autre des échantillons de dentelles que je dois porter à un négociateur et dans le troisième tout un assortiment fait en dentelle de Calais : robe, voile, gants etc. à livrer au Grand Marché. J’ai prévenu Geneviève, un cagibi est à ma disposition. Edgar hèle une calèche. Une pièce supplémentaire est discrètement déposée dans la main du cocher.
Comme toujours l’accueil est chaleureux, les domestiques s’occupent de mes valises. La journée s’étire tranquillement, les nouvelles des Boulonnais sont données. La mort de Joséphine la mère d’Eugène survenue cette année tire quelques larmes d’Angélina et Geneviève, Eugène et Edgar se grattent la gorge. J’explique à mes hôtes que je dois me rendre au Bon Marché pour leur remettre leur commande de vêtements et accessoires en dentelle. Je dois apporter les échantillons à un des négociants et ensuite je vais me rendre au Mont de Piété pour me trouver une jolie chatelaine.
Le matin est à peine levé lorsque je quitte la maison des Le Petit. Dans la cour, ma malle m’attend. Énorme. Disproportionnée presque.
Le domestique m’aide à la hisser sur un fiacre. Le bois grince sous son poids. À l’intérieur reposent les dentelles de Calais, fragiles merveilles enfermées dans une coque trop rude pour elles. Je monte à mon tour.
- Au Bon Marché, je vous prie.
Le cocher acquiesce, et bientôt les roues se mettent en mouvement. Paris défile. Les rues s’animent peu à peu. Les boutiques ouvrent leurs volets, les marchands installent leurs étals. Une odeur de pain chaud flotte dans l’air frais du matin. Des femmes pressent le pas, des hommes discutent déjà affaires.
Le fiacre s’arrête enfin. Je descends, lève les yeux. Le Bon Marché se dresse devant moi, imposant, presque orgueilleux. Ses vitrines captent la lumière et la renvoient en mille éclats. À l’intérieur, une agitation élégante règne déjà. On descend ma malle. Deux employés s’en chargent aussitôt, avec un respect mêlé de curiosité.
- Par ici, Mademoiselle Rose.
Je suis conduite jusqu’à un bureau légèrement en retrait. L’homme qui s’y trouve ne tarde pas à lever les yeux. Le chef des ventes. Tout en lui respire la précision : costume impeccable, regard vif, gestes mesurés.
- Mademoiselle, nous vous attendions.
Je fais un léger signe de tête. La malle est déposée. On l’ouvre. Les dentelles apparaissent. Même lui… ne dissimule pas entièrement son trouble. Il s’approche. Effleure à peine les étoffes.
- Calais ?!
Je ne réponds pas. Il sait. Les pièces sont examinées une à une. Rien n’échappe à son regard. Ni la finesse des motifs, ni la régularité des fils.
Votre réputation n’est pas usurpée.
Un compliment, mais prononcé comme un constat lorsque tout est terminé, la commande est acceptée. Validée.
Je quitte le magasin sans ma malle. Elle reste là, désormais.
Je me fais déposer à mon rendez-vous suivant. Paris est plus bruyant maintenant. Plus dense. Plus vivant. Je me rends chez Monsieur Bertoux négociant en tulle. La fièvre l’a cloué au lit, je lui apporte donc les échantillons. Il est jeune, trop jeune peut-être pour les affaires qu’il tente de mener. Une certaine hésitation accompagne ses gestes, et ses effets, bien entretenus, portent les marques d’une vie encore modeste. Il vit dans une chambre de bonne qu’il a relativement aménagé. Par télégramme je l’ai informé de ma visite. Il m’attend aux portes de son immeuble, la bienséance l’exige, il m’invite à prendre un thé à quelques pas de là. La discussion est plaisante, il est charmant et plein d’humour. Nous nous quittons, il me remercie encore. Je rentre.
Le soir venu, nous sommes réunis dans le salon. Le feu crépite doucement dans l’âtre. Sa lumière danse sur les visages. Les ombres s’étirent le long des murs. Geneviève brode. Angélina écoute. Eugène et Edgar parlent à de mi-voix.
- Tout s’est bien passé ? demande Eugène.
Je relève la tête.
- Oui. La commande et les échantillons sont remis, tout c’est bien passé. Je vous remercie pour votre sollicitude.
Un silence confortable s’installe.
Puis, sans vraiment réfléchir, je poursuis :
- Je dois me rendre demain au Mont-de-Piété.
Les regards se lèvent. Geneviève fronce légèrement les sourcils.
- Le Mont-de-Piété ? Pour quelle raison ?
Je fixe les flammes.
- Pour y acquérir une châtelaine.
Le mot flotte un instant dans l’air.
- On y trouve parfois de très belles pièces, ajouté je calmement. Eugène hoche la tête, sans insister.
Le feu crépite. Les voix reprennent. Je prends congé de mes hôtes et monte me coucher.
Le lendemain, je me rends au Mont-de-Piété.
L’endroit n’a rien de séduisant au premier regard. Les murs sont sévères, les voix basses, les visages fermés. Chacun vient ici avec une histoire que l’on devine sans qu’elle ne soit dite.
Je m’avance pourtant avec assurance. Je ne suis pas venue pour céder mais pour choisir. On me conduit vers les vitrines. Et très vite, mon regard s’arrête. Deux châtelaines. Elles sont là, côte à côte, comme si elles attendaient.

La première est fine, délicate, presque discrète. Une chaîne souple, des petits instruments d’une élégance simple : ciseaux, étui, crochet rien de superflu.
La seconde est plus affirmée. Les motifs y sont plus travaillés, presque audacieux. Elle capte la lumière, la retient, la fait vivre.
Je les prends toutes deux en main. Leur poids est juste. Leur équilibre parfait.
- Je prends celles-ci.
L’employé note sans commentaire.
Un peu plus loin, un objet attire mon attention. Un vase. En faïence de Desvres.
Les couleurs sont douces, légèrement passées, comme si le temps avait déposé sur lui une fine patine. Les motifs floraux y dansent encore, malgré les années. Je pense aussitôt à Geneviève. À ses mains, à son regard, à sa manière de poser les choses avec soin.
- Et celui-ci également.
Je m’apprête à quitter les lieux Mais quelque chose me retient. Un appel silencieux. Je tourne légèrement la tête. Et je la vois une montre.
Elle n’est pas mise en valeur. Presque dissimulée, à l’écart des autres objets. Et pourtant elle s’impose. Comme une évidence. Comme si elle m’attendait. Je m’approche.
Le bruit de la salle s’efface peu à peu. Les voix deviennent lointaines. Même mes propres pas me semblent étouffés. Je m’arrête devant la vitrine.
Le boîtier est travaillé, trop travaillée, trop riche pour se trouver là.
Mais je sais. Je ne sais pas comment… mais je sais. Je ne suis pas ici pour les châtelaines. Ni pour le vase. Je suis venue pour elle.
- Elle vous intéresse, Madame ?
La voix surgit derrière moi.
Je sursaute légèrement. L’employé se tient derrière moi. Je ne l’avais pas entendu venir.
- Oui beaucoup. Est-elle à vendre ?
Un silence.
Il jette un regard autour de lui, s’assure que personne ne prête attention à notre échange, puis répond à voix basse :
- Non, Mademoiselle.
Sa réponse est nette. Sans appel. Mais son regard… son regard ne l’est pas.
- Elle n’est pas destinée à être exposée, encore moins vendue.
Je fronce imperceptiblement les sourcils.
- Alors pourquoi est-elle ici ?
Il hésite. Ses doigts glissent nerveusement sur le rebord du comptoir.
- Parce que personne n’a encore su… quoi en faire.
Un frisson me parcourt.
Je tends la main, presque malgré moi, mais il pose doucement ses doigts sur le verre, m’arrêtant dans mon geste.
- Je vous en prie… ne la touchez pas.
Cette fois, je le regarde franchement.
Il y a dans son visage une gravité inattendue. Pas de peur… mais quelque chose de plus profond. Comme un respect mêlé de trouble.
Le silence s’installe entre nous, épais, presque palpable.
Puis, très doucement, il se penche vers moi.
- Si vous souhaitez comprendre… rejoignez-moi.
- Où cela ?
- Au salon de thé, au coin de la rue des Saints-Pères. À dix-huit heures trente.
Il marque une pause.
- Je vous raconterai son histoire.
Je sens mon cœur battre plus vite.
- Pourquoi moi ?
Un léger sourire, à peine esquissé.
- Parce que vous l’avez vue.
Il se redresse aussitôt, reprenant son maintien professionnel, comme si rien ne s’était passé.
- Je vous souhaite une bonne journée, Madame.
Je quitte le Mont-de-Piété, mais mes pas ne m’appartiennent plus tout à fait.
Dans le tumulte de Paris, une seule pensée m’habite désormais. Cette montre. Et l’histoire qu’elle refuse encore de livrer.
À l’heure dite, je pousse la porte du salon de thé.
Une douce chaleur m’enveloppe aussitôt. L’air est chargé de parfums de feuilles infusées et de pâtisseries encore tièdes. Quelques dames conversent à voix basse, leurs gestes mesurés, leurs rires discrets.
Je le vois immédiatement. Installé dans un coin, légèrement à l’écart, l’employé du Mont-de-Piété m’attend. Il se lève à mon approche, incline la tête, puis m’invite à m’asseoir.
- Merci d’être venue, Mademoiselle Rose.
Je ne réponds pas tout de suite. Mon regard cherche le sien.
- Cette montre !
Il hoche lentement la tête.
- Oui. Il est temps que quelqu’un l’écoute.
Un silence puis il commence.
- En 1858 un jeune garçon du nom de Jasper franchit la porte d’un horloger.
Il parlait doucement, mais chaque mot semblait pesé.
- Il tenait dans ses mains une montre à gousset. Celle de son père. Elle ne fonctionnait plus. L’enfant avait économisé, sou par sou, pour la faire réparer. Il voulait la lui rendre. Comme un trésor retrouvé.
Ses doigts serrés sur la chaîne. Ses yeux pleins d’espoir.
- Quelques jours plus tard, il revient la chercher.
L’homme marque une pause.
- Mais sur le chemin du retour un policier l’arrête.
- Comment un enfant si pauvrement vêtu pouvait-il posséder une montre d’une telle qualité ? La conclusion fut rapide. Trop rapide.
- On l’accuse de vol. On le conduit au poste.
Le salon de thé semble s’éloigner. Les voix deviennent lointaines.
- L’interrogatoire commence. L’enfant nie. Encore et encore.
- Puis, une gifle.
- Une gifle trop forte.
- Jasper ne se relève pas.
Je ferme les paupières un instant.
- Derrière le poste de police, il y avait un chantier. Cette nuit-là… le policier enterra l’enfant. Comme on enfouit une faute.
Le tic-tac d’une horloge, quelque part dans la pièce, me paraît soudain insupportable.
- Pendant des années, son père le chercha. Sans jamais comprendre.
Il reprend, plus lentement encore.
- En 1875 des travaux mirent au jour un petit corps. L’enquête reprit. Les archives furent ouvertes. Un avis de recherche. L’arrestation d’un enfant. Le lien fut vite établi. Ils retrouvèrent le policier. L’un des leurs.
Dans le salon, une tasse se repose dans un léger tintement. Le monde continue comme si de rien n’était.
- Dans sa chambre… cachée au fond d’un placard… la montre.
Je murmure presque :
- Celle de Jasper ?
- Oui.
Il se penche légèrement.
- Le père la reconnut immédiatement. Il avait les papiers. Cette montre était dans la famille depuis des années.

Il marque une pause.
- En 1814, le grand-père de Jasper avait sauvé un officier lors de la bataille d’Arcis-sur-Aube. Pour le remercier, cet officier lui avait offert la montre.
- À l’intérieur une gravure. « Jules, le héros qui m’a sauvé la vie. »
Un long silence s’étire entre nous.
- Le meurtrier fut jugé Et guillotiné.
Je reste immobile. Le thé devant moi a refroidi.
- Et la montre ?
Il me regarde longuement.
- Elle n’a jamais quitté Paris. Certains disent qu’elle s’arrête parfois.
Je relève lentement la tête.
- À quelle heure ?
Il hésite.
- À l’heure où Jasper a rejoint d’autres cieux.
En quittant le salon de thé, la nuit est tombée. Les lanternes éclairent faiblement les rues. Paris murmure. Mais au fond de moi quelque chose ne s’est pas apaisé. Comme un tic-tac qui n’appartient pas au présent.
La nuit est déjà bien installée lorsque je regagne la maison des Le Petit. Les rues de Paris brillent encore de l’humidité du jour. Les lanternes y déposent une lumière tremblante, presque incertaine.
Je monte dans ma chambre sans bruit. Le silence m’accueille. Je retire mes gants, pose mon manteau mais je ne parviens pas à me défaire de cette sensation. Comme une présence restée accrochée à moi depuis le Mont-de-Piété. Je m’approche de la fenêtre. Paris respire lentement sous mes yeux. Puis un son. À peine perceptible. Un tic. Je me fige. Un second. Tac. Je me retourne brusquement. Rien. Ma chambre est plongée dans une pénombre tranquille. Tout est à sa place. Rien n’a bougé. Et pourtant Le bruit reprend. Tic… tac… tic… tac Mon regard glisse lentement sur la pièce jusqu’à s’arrêter sur ma malle. Non. Ce n’est pas possible. Je m’en approche, presque malgré moi. Chaque pas résonne un peu trop fort dans le silence. Le bruit devient plus net. Plus présent. Je pose la main sur le couvercle, hésite, puis l’ouvre d’un geste lent. Les dentelles reposent sagement, blanches et fragiles. Mais ce n’est pas elles. Le tic-tac vient de là, en dessous. Je soulève délicatement les étoffes. Et mon souffle se suspend. Elle est là. La montre. La même. Celle de la vitrine. Je recule d’un pas. Non Je ne l’ai pas prise. J’en suis certaine. Je n’ai rien touché. Et pourtant, elle repose devant moi, comme si elle avait toujours été là. Le tic-tac s’accélère. Ou bien est-ce mon cœur ? Je tends la main. Cette fois, rien ne m’arrête. Le métal est froid mais pas inerte. Une vibration subtile parcourt mes doigts, comme une vie retenue. Je l’ouvre. Le mécanisme bat. Régulier. Obstiné. Puis, soudain ! l’aiguille des secondes s’arrête net. Le silence tombe. Et dans ce silence, une image. Brève, violente : Une pièce sombre, un enfant, un regard apeuré. Une voix qui nie. Une main qui se lève Je lâche la montre. Elle se referme d’elle-même dans un petit claquement sec. Je recule, le souffle court.
- Jasper ?
Le nom m’échappe sans que je sache pourquoi. Le tic-tac reprend. Plus lent. Plus grave. Comme s’il ne comptait plus le temps mais attendait.
Je ne dors pas cette nuit-là. À l’aube, une seule certitude s’impose à moi.
Cette montre n’est pas revenue par hasard. Elle ne veut pas être gardée. Elle veut être entendue.
Compte sur moi… Ton histoire, je la raconterai. J’en ferai une nouvelle. Je la ferai imprimer et la porterai au fil de mes voyages. Personne n’oubliera le petit Jasper… ni son cœur d’or.
Le silence retombe.
Lorsque je rouvre les yeux la montre n’est plus là. Disparue. Aussi soudainement qu’elle était apparue. Je ne cherche pas à comprendre. Je tiendrai promesse.
Mon cœur s’est apaisé. La vie reprend son cours… mais je sais désormais que certains objets n’appartiennent pas au monde des vivants.
Et que celui-ci saura me retrouver, si son histoire venait à être oubliée.
Les deux jours suivants, je les consacre à mes hôtes. Une visite au Louvre, un repas au restaurant, une promenade sur la Seine. J’offre une châtelaine à Angélina… et le vase à Geneviève.
Puis je reprends le train vers mes pénates, le cœur plus léger, mais à jamais marqué par le tic-tac d’un passé qui refuse de se taire.
Les parents : Eugène Théodore Florent Le Petit 1820-1901 & Geneviève Deseille 1819-1900
Les enfants : Edgar Ferdinand Adolphe Le Petit 1845-1918 & Louise Eve Angeline Le Petit appelée Angélina 1853-1929
Les autres personnages sortent de l’imagination de Catherine.