
Je suis sur le pas de ma porte, je l’attends. Une petite silhouette vient de se dessiner au coin de la rue. Elle se déplace difficilement, pas à pas à l’aide d’une canne. Elle regarde le sol, évite chaque obstacle aussi petit qu’il soit. Elle est maigre presque famélique, sa main sur la canne est déformée, décharnée. Elle le sait, si elle tombe, elle va se fissurer, se fracturer, se disloquer. Marie Jeanne a fêté ses 100 automnes en octobre dernier. Elle arrive à ma hauteur, lève la tête. Son visage buriné a subi tous les outrages du temps. Seuls ses yeux ont gardé cette étincelle qui donne vie à sa personne. La tête légèrement penchée, elle me sourit. La bonté émane de cette être si fragile. Je lui propose de s’installer chez ma voisine du rez-de-chaussée, elle refuse et monte une à une les marches qui mènent à mon appartement. Je la débarrasse de son manteau et l’installe devant la cheminée. Elle tend ses mains maigrelettes vers le feu, s’approche un peu plus et laisse la chaleur lui caresser les joues. Son ombre me fait penser à la mort. Je chasse cette idée. Je vais à la cuisine préparer le café. A mon retour, elle a prit place dans le fauteuil. Je pose le plateau sur le guéridon placé entre les deux sièges. Un café juste passé, elle n’en a pas l’habitude, elle le déguste. Elle jouit de chaque minute, de chaque petit plaisir que la vie peut encore lui donner. Elle pose sa tasse, me regarde, elle est prête. Des milliers de souvenirs lui reviennent et embrument ses yeux. Je prends des notes, ses réminiscences se déversent en flots sans chronologie mais au rythme de son cœur. Il pleure, rie, s’apitoie, aime, souffre, s’émerveille. Cela fait plus d’une heure qu’elle parle, elle ne fatigue pas, elle attendait ce moment depuis si longtemps. Le silence se fit, elle me regarde droit dans les yeux : « Allez-vous écrire mes mémoires Melle Rose ?
- Je vous le promets Marie Jeanne !«
Satisfaite, elle me remercia pour ce délicieux moment passé devant la cheminée. Elle avait retrouvé son sourire. Je l’aide à enfiler son manteau. Elle prend sa canne, sort de l’appartement et descend l’escalier une marche après l’autre. Elle se retourne une dernière fois, me sourit et repart. Je la suit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse au coin de la rue.
Je tiendrai ma promesse et elle sera toujours là pour le lire. Sa volonté de fer et son amour de la vie le lui permettront.
1. Née en Alsace
Près de Saverne dans les Vosges, à l’orée de la forêt vivaient un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants. Ils étaient souvent pris pour des gueux des vanupieds, ils en avaient l’air. Mal fagotés, sales, empestant la fumée ils formaient une communauté de bucherons, de fendeurs et de charbonniers. Charbonnier depuis trois générations la famille WISPAERE ne dérogée pas à la règle. Les deux fils de Léon sont charbonniers et ses deux filles ont épousé des hommes de la communauté. Jean le second fils s’est uni à Eugénie DUPONT en 1860. Cinq enfants sont nés. Fernand et Eugénie n’ont pas survécu à leur premier hiver. Jean junior vient de fêter ses 6 ans. C’est un petit gars malingre mais plus costaud qu’il n’y parait. Fernand lui a 2 ans, il rit, chante, babille à longueur de journée, il est plein de vie. Notre petite Marie Jeanne est née hier le 15 de ce mois d’octobre 1870. Sa mère la lange et la couvre au maximum, son père et son oncle Fernand vont la conduire au village. Le bon curé WILBLED les attend pour baptiser la petite. Près de 30 kilomètres aller-retour pour s’y rendre. Le vieux Barnabé leur a prêté sa charrette. Les prussiens ont envahi le bourg et une partie de la France mais, au fond de leur forêt, les nouvelles leurs arrivent rarement et souvent déformées. Ils prennent la route, les chemins sont boueux, plus d’une fois, l’un ou l’autre a dû sauté de la cariole pour la dégager d’une ornière, d’une pierre coincée dans un essieu. Grand-père Léon avait placé un grand panier en osier dans le fond du véhicule, il l’avait solidement attaché et empli de peaux de mouton. Marie Jeanne était confortablement installée, elle sentait à peine les cahots de la route. Il fait froid, la pluie ne cesse de tomber mais les premières maisons du village apparaissent au détour du chemin. Ils sont enfin arrivés. Un bâtiment de fortune a été construit à l’entrée, des soldats contrôlent toute personne entrant et sortant. Jean et Fernand sont questionnés, mais à la vue du nouveau-né braillant à plein poumons, les militaires les laissent passer. Eugénie avait pris soin de remplir une outre de son lait. Repue, Marie Jeanne sombre dans un demi-sommeil, l’office peut commencer. La gouvernante du curé la bonne Sidonie LAFARGE et le bedeau Alphonse VANDENPRIER seront la marraine et le parrain. Tous les trois passent la nuit dans la grange de la famille LAFARGE. Au petit matin, les soldats étaient de nouveau à leur poste. Ils laissèrent passer Jean et son bébé mais Fernand est arrêté et contraint de rejoindre l’armée prussienne. A son retour dans la forêt, Jean discuta une partie de la nuit avec son père et son épouse. Il sait que les prussiens vont venir jusqu’à eux pour emmener les hommes. Jean est Français et veut le rester. C’est décidé, il emmènera sa famille bien plus au Nord dans ces régions où le travail ne manque pas. Il vend le peu qu’il possède, achète une carriole, y dépose ce qu’il peut emporter, y fait monter femme et enfants et part sans se retourner. Il pense à son vieux père, à sa mère décédée il y a quelques années, à tous ses compagnons de labeur. Il a le cœur lourd.
2. Un nouveau départ
Le voyage est long et fatiguant, Jean est à l’affût du moindre uniforme, il ne veut pas être enrôlé avant d’avoir installé sa famille. Jean à l’habitude de se fier au soleil pour connaître le moment de la journée, pour se diriger. Jour après jour, ils vont toujours plus vers le Nord. Ils prennent la direction des villes sans y entrer : Nancy, Châlons en Champagne, Reins, Laon, Saint Quentin, Arras, Aire sur la Lys, Saint Omer et Calais. Arrivés dans cette ville, ils s’installent chez le grand Jacques, un homme de chez eux, qui a dû quitter sa chère forêt pour des raisons que les années et le silence ont rendues secrètes, à la limite, inavouables. Il a erré de nombreuses années avant de s’établir dans cette ville. Il est vieux, même plus vieux que le Père, il a besoin d’aide. Pas d’argent entre eux, une maison bien tenue, du feu dans la cheminée et trois repas par jour. Les deux hommes crachent dans leur main droite et se la serre pour sceller le pacte. Dès le lendemain, Jean se présente à la fabrique de dentelle. C’est un très bon mécanicien. Aucun moteur ne lui résiste. Il a entendu parler de ces machines à vapeur qui faisaient tourner les métiers à dentelle. Une semaine à l’essai, une semaine pour connaître les entrailles de ce monstre à vapeur, une semaine pour le dompter. Jean est embauché, il est heureux. L’Armée du Nord a besoin de fusil, Jean doit partir. Il a juste le temps de donner sa quinzaine à Eugénie, d’embrasser femme et enfants. Le convoi part.
3. Quand la faucheuse s’en mêle
De son côté, Eugénie avait appris à effiler la dentelle mais cela ne lui rapporte que quelques sous, pas assez pour entretenir une famille. Jacques, malgré son grand âge et ses rhumatismes reprit le chemin vers le port, il trouve à se rendre utile pour quelques piécettes. Quant à Jean Junior, sans l’accord de sa mère, il quitte l’école et se fait embarquer comme moussaillon sur le plus gros navire de pêche de Calais. Chaque quinzaine, ces pécules mis bout à bout permettent de vivre chichement. C’est Noël, Eugénie a tricoté à chacun de ses enfants une chaussette qu’elle a suspendue sur le rebord de la cheminée. Une orange, de petits jouets fabriqués par Jacques, un petit couteau pour Jean sont les cadeaux qui les composent. De son côté, petit Jean a économisé sous par sous pour offrir à sa maman un petit napperon en dentelle. Au petit matin, les enfants découvrent leurs cadeaux. Jean vient de fêter ses 7 ans, il est grand mais il redevient petit garçons devant son superbe couteau, cette orange juteuse et le sac que Jacques lui a confectionné dans une toile épaisse. Fernand, saute de joie et applaudit à tout rompre. Il voit les cadeaux de sa sœur et va déposer dans son berceau la poupée de chiffon. Il reste un paquet sur la cheminée, Jean le prend et le dépose sur les genoux de sa mère. Eugénie pose sur lui un regard interrogateur. « C’est pour toi Maman, ouvre-le ! » Les larmes aux yeux, Eugénie serre son enfant contre son cœur. La journée passe dans la joie et la bonne humeur. Les nouvelles du front ne sont pas bonnes, villes après villes les Français doivent battre retraite devant les Prussiens. La question est dans toutes les têtes : Comment va Jean ?
Il fait de plus en plus froid, le gèle, artiste éphémère, dessine des flocons de neige sur les vitres. Fernand s’amuse à les faire fondre. Il expire l’air chaud de ses poumons sur ces ouvrages si fragiles. Marie Jeanne gazouille, Fernand chante et danse devant sa sœur, Eugénie et Jacques effilent la dentelle, Jean est en mer pour deux ou trois jours. Les jours passent, nous sommes presque à la fin de janvier. Depuis Noël, Jacques ne sort presque plus. Il continue de travailler avec Eugénie, il maigrit, il dort beaucoup. Quand Eugénie s’inquiète, il la rabroue gentiment. Ce matin, il est prêt à sortir, il a soigné sa tenue, s’est coiffé soigneusement. Il est parti sans dire une parole, un sourire, un geste de la main et c’est tout. A son retour le même mutisme. Eugénie a appris à respecter les silences de ses ainés. Elle n’attendait pas de lettre de son homme. Comme elle, il ne savait ni lire ni écrire. Elle est donc surprise de recevoir un courrier. Elle laisse les petits à Jacques et va trouver le curé. Elle ne fréquente pas beaucoup l’église, quelques fois le dimanche, elle doit nourrir sa famille, le temps lui manque. L’abbé DESTRAIT l’a très bien compris. Il lit la missive et sourit. Tout va bien ma petite, votre Jean est en bonne santé. Il est chargé de l’entretien des armes. C’est Pierre COOPMAN instituteur qui s’est mis à la plume. Tout va bien ma petite Dame, votre homme va revenir. A son retour, elle trouva Jacques sur le sol. Fernand lui avait mis une couverture sur les épaules, il pleure, son grand-père d’adoption est malade. Elle appelle à l’aide, elle n’a pas assez de force pour relever Jacques et le mettre au lit. Ils sont cinq à accourir. En quelques minutes Jacques est mis au lit. Leur voisin, le vieil Edmond va chercher le médecin. Le docteur ROSE connait bien Jacques, il le suit depuis plusieurs mois. Jacques est mourant, le cancer le ronge. Jamais il ne s’est plaint, jamais il n’a laissé paraitre la douleur. Les voisins, tous connaissent sa générosité, sa serviabilité. Ils se souviennent de l’aide qu’il a apporté à leurs parents, grands-parents. A tour de rôle, ils vont le veiller jusqu’à son dernier soupir. Jacques vient de mourir, le convoi s’ébroue au pas des chevaux. Eugénie est surprise par le nombre de personnes qui le conduisent à sa dernière demeure. L’abbé DESTRAIT officie, la tristesse plane dans cette église et enserre les cœurs. Eugénie pleure cet homme qu’elle considérait comme un proche. Elle pense à son mari, à son fils qui auraient aimé lui rendre un dernier hommage. Au cimetière, un emplacement lui est déjà réservé. Se sachant aux portes de la mort Jacques avait tout prévu. La cérémonie terminée Eugénie rentre chez elle. Ce n’est pas chez elle ! la peur la saisis, et si elle devait quitter cette maison où ira-t-elle ? Un homme élégamment vêtu se tient devant sa porte, son cœur va exploser. Elle le fait entrer, lui propose un café qu’il refuse poliment. Il sort de sa sacoche des documents. Il la regarde et lui dit « Cette maison et son terrain sont à vous. Monsieur Jacques DANVOYE, par testament, vous a légué tout ce qu’il possédait et à même payer mes honoraires. » Elle raccompagne le notaire, ferme la porte et s’écroule sur une chaise.
4. Le retour du soldat
La guerre est finie, la France a capitulé. Sa région natale est officiellement sous le jouc des prussiens. D’un jour à l’autre son homme rentrera du front. Elle brique la maison, lave le linge qui est resté plusieurs mois dans la malle. Petit Jean n’a pas pris la mer, il veut être présent au retour de son père. Il ne reste pas sans rien faire, son patron l’a chargé de nettoyer le hangar et de vérifier le matériel de pêche. Nous sommes le 25 mai 1871, il est 4 heures 45. Quelqu’un tambourine à la porte. D’un bon Eugénie se lève et dévale les escaliers. Son Jean, son homme est de retour. Petit Jean et Fernand sont sur ses pas. Eugénie allume les lampes. Jean regarde ses fils, ils ont pris quelques centimètres. Son aîné a aussi pris du muscle et ses mains sont caleuses. Il le regarde une boule dans la gorge : son petit garçon travaille. Fernand, se niche dans ses bras, il est toujours cet enfant pétillant, heureux. Eugénie est montée chercher Marie Jeanne. Jean avait quitté un bambin de 3 semaines. Sa petite princesse est maintenant un beau bébé de 7 mois, elle pleure, elle ne peut pas le reconnaitre. Ce n’est pas grave, il va se l’apprivoiser. Mais où est Jacques ? La lettre qu’Eugénie a fait rédiger par le curé ne lui est pas parvenue. En quelques phrases, elle lui explique. Tous retournent se coucher. Au petit matin petit Jean part travailler, il est heureux. Il crie à qui veut l’entendre que son père est rentré de guerre. Eugénie s’est elle aussi remise à la tâche, elle est rapide, et minutieuse, ses quinzaines sont à la mesure de son travail. Il est près de midi quand Jean descend l’escalier. Il fait la moue, Eugénie ne l’a pas réveillé. Il ira voir son employeur demain, aujourd’hui, il se repose. Il a une pensée pour Jacques, Jacques DANVOYE. Il vient de se rendre compte qu’il ne connaissait pas son nom. C’était le grand Jacques, le vieux Jacques, son ami. Il est maintenant propriétaire, il sort, regarde la façade. D’un œil expert, il voit le crochet du volet à moitié détaché, il voit l’écaillement de la chaux. Il rentre. Le rez-de-chaussée est composé de deux pièces, la pièce de vie avec sa cheminée et une cuisine ajoutée par Jacques. Une porte donne sur le terrain. Personne n’avait pu l’entretenir ces derniers temps mais il se voyait bien y faire un potager, garder un endroit pour les enfants et au fond construire un cabanon. Il sourit et rentre. L’escalier qui conduit à l’étage se trouve dans un placard, il monte. Trois chambres à l’étage mais il pourrait en faire une quatrième en ajoutant une cloison. Satisfait, il rejoint son épouse. Il veut prendre ses outils, elle l’en empêche, elle veut aller se promener. Les deux petits sont déjà prêts. Leurs pas les emmènent au port. Les marins les saluent, ils reconnaissent la mère du moussaillon. Un moment de bonheur, un instant d’éternité où la vie leur souris.
Il est minuit, la biographie de Marie Jeanne accapare tout mon temps, je viens d’écrire huit heures d’affilées, je ne sais même plus quand j’ai allumé. Je me suis rendu compte que je ne pouvais narrer l’histoire de Marie Jeanne sans parler de ses parents, de ses grands-parents. Ce sont ses racines, son éducation qui ont fait d’elle ce qu’elle est. Je vais jusqu’à la fenêtre, les arbres s’arcboutent sous les assauts du vent. Des nuées de feuilles sont embarquées dans une folle farandole, elles montent, tournoient et vont se perdre dans la noirceur de la nuit. Je ferme les rideaux. Demain, je reprendrai mon clavier, pour le moment il me faut dormir. Il est 8 h 30, la faim me tenaille. Un petit déjeuner copieux dégusté dans la salle à manger, quelques tâches ménagères vite expédiées, vite mais correctement effectuées, je précise. Il est 10 heures 30, je m’installe devant la cheminée une tasse de thé à la main, Chopin en fond sonore. Je compte me reposer, me vider la tête pour reprendre le clavier en début d’après-midi mais mon esprit ne fait qu’à sa guise. Je pense à Fernand le frère de Jean. Que lui est-il vraiment arrivé ce 19 octobre 1870 ? Il me faudra aller lui poser la question. Je ferme les yeux et me laisse imprégnée par la musique. Selon le sens du vent, j’ai toujours les cloches d’une église pour me rappeler à l’ordre. Je mange sur le pouce et me remets au travail.
5. Les années bonheur
Cela fait six mois que Jean est rentré, il a repris sa place dans la fabrique, Eugénie est moins agile à l’ouvrage, son ventre s’arrondi. Son petit doit naître en février. Petit Jean n’a pas voulu reprendre le chemin de l’école, il aime être en mer. Il aime son métier, dans un an il sera mousse. Fernand, quant à lui, c’est pris de passion pour la terre, avec son père ce petit bonhomme de 5 ans a débroussaillé, bêché, planté. Cet été, c’est avec fierté qu’il a apporté à sa mère les premiers légumes du jardin. L’année prochaine, il ira à l’école, il veut apprendre le nom de toutes les plantes, de tous les légumes, de tous les arbres, de tout quoi ! Jeanne a fêté son premier anniversaire il y a quelques jours. Elle a le même caractère que son frère, et les yeux aussi pétillants que les siens. Cette année, toute la famille se rend à la veillée de Noël, l’abbé les salut d’un geste de tête et d’un sourire. Les petits se tiennent sages, Petit Jean a coordonné ses vêtements à ceux de son père. Du haut de ses 10 ans, il pose un regard plein de sagesse sur sa famille, sur l’assemblée rassemblée pour fêter la naissance du Christ. Il se sent bien, il est heureux.
Un heureux évènement
Aujourd’hui, Eugénie se sent fébrile, il lui faut nettoyer sa maison, elle prend le balai mais une douleur quelle connaît bien la plie en deux. Son petit va naître. Elle déposera les plus jeunes chez la voisine plus tard, elle continue de balayer. Elle récupère le linge qui a séché sur les cordes installées d’un mur à l’autre et commence à le plier. Les douleurs se font de plus en plus fortes. Elle n’a plus la force de porter ses enfants chez Magdeleine la voisine. Fernand essaye de porter sa petite sœur, mais elle est bien trop lourde. Il part et revient avec cette maitresse femme. Elle va les emmener chez la Marie, une autre voisine et elle va aider Eugénie à accoucher. A son retour de la fabrique, Jean trouve sa femme au lit, un nouveau-né glouton accroché à son sein. Il attend qu’il soit repu, il le prend délicatement, il espère un petit gars. Et non, une petite fille. Le prénom est vite trouvé : Marie Eugénie. Demain matin, il ira déclarer sa fille à la mairie et au curé : Marie Eugénie WIESPAERE née le 22 février 1872 à Calais. Les années passent, Jean aura un autre fils Jules né le 1er août 1875.
C’est assez pour aujourd’hui ! je me lève, fais quelques étirements pour dégourdir mon corps, mets un peu d’ordre sur mon bureau et me dirige vers mon fauteuil. Non, il me faut m’aérer. Le vent c’est calmé, le ciel est mitigé, il ne sait pas qui accueillir : nuages ou rayons de soleil ? Je me couvre chaudement, prends un parapluie, sort de chez moi et me dirige vers le centre-ville. Mes pas me conduisent dans la rue Neuve où a vécu Marie Jeanne et ses parents. La peinture a remplacé la chaux vive sur la façade et des volets roulants les contrevents. Je tourne à droite, la seconde maison a été détruite, je peux voir le jardin de Marie Jeanne. Bien différent, mais je peux le visualiser : le cabanon tout au fond, le potager et son allée centrale, l’espace devant la maison réservé aux enfants. Contente, je reprends la route et me dirige vers le boulevard. Je fais quelques courses et m’arrête dans une petite brasserie. Une bonne odeur de coq au vin a titillé mes narines. Quand je suis devant ma machine à écrire, le temps n’a plus sa place dans mon univers, ce ne sont que les cris de famine de mon estomac qui me ramènent à la réalité. Rassasiée, je me dirige vers le parc. Le soir tombe, l’ombre squelettique des arbres se dessine sous le faible éclairage des réverbères. Elle me précède, me suit tout au long du chemin. Je m’en amuse et pense à ces peureux qui ne déambulent pas à mes côtés. Je rentre, range mes commissions, regarde mon fauteuil, souris et m’y affale. Le crépitement du bois, la douce chaleur, les couleurs chatoyantes du feu me plongent dans la béatitude et le sommeil.
Tonton Fernand
Je me retrouve dans le chemin boueux d’une épaisse forêt. J’avance péniblement, ma jupe et mes chaussures sont maculées de boue. Où va me conduire ce sentier ? Il fait sombre, à certains endroits, la canopée nous prive de la lumière du jour, j’avance toujours, la route semble s’élargir. Des arbres abattus sont couchés, prêts à être débités. Oui, je suis dans une clairière. Des charbonnières, des maisons faites de bric et de broc, des tas de bois et de charbons encombrent l’étendue couvée par la faible clarté d’un soleil d’octobre. Je suis près de Saverne, dans la communauté de Jean et Eugénie. Je les vois, ils me rejoignent : « Bonjour Mademoiselle Rose, nous vous attendions. »
- Comme vous devez le savoir, je m’intéresse à votre famille, à votre histoire. J’ai su qu’il est arrivé quelques choses de grave à votre frère Fernand. Les explications que l’on m’a données sont minimes et j’aimerai, si vous le permettez, en savoir plus.
- Eugénie, va voir les enfants, je dois causer avec cette Dame !
- Mon frère m’a accompagné à Saverne pour le baptême de ma petite dernière Marie Jeanne. Les prussiens occupent déjà une grande partie de l’Alsace et la Lorraine, une avant-garde est donc installée à Saverne. Ils nous ont laissé entrer sans trop de problème. Je pense que les pleurs de Marie Jeanne y ont été pour quelques choses.
- Vous ont-ils questionnés ?
- Bien sûr ! D’où l’on venait, si c’était loin. Quand ils ont commencé à poser des questions sur notre confrérie : combien d’hommes, de femmes, d’enfants. Fernand m’a coupé la parole et a répondu : un certain nombre. Marie Jeanne mit fin à la conversation. Elle avait faim.
- Cette enfant vous a permis de passer encore de bons moments avec votre frère.
- En effet. Le curé a baptisé ma petite, je l’ai déclaré à la mairie et nous avons passé la nuit dans une grange. Il n’y faisait pas froid, les animaux réchauffaient l’atmosphère. Nous avons parlé pendant des heures, nous avons fait des projets. Il m’a parlé de la petite Marie la fille d’un élagueur, de son penchant pour cette jolie rousse. A notre retour, il avait l’intention d’en parler au Père avant de la fréquenter. Il était heureux.
- Vous en parlez au passé pourquoi ?
- Nous avons installé la petite dans la charrette, pris le temps de remercier et de saluer les personnes qui nous avez si gentiment hébergés et nous nous sommes dirigés vers la sortie de la ville. Les soldats étaient toujours à leur poste. Cette fois ci, c’est un gradé qui a pris la parole. Nous avions l’âge de servir l’armée prussienne. Nous affirmions être Français. Fernand se lança dans un discours patriotique : la France n’est pas encore vaincue, la France va se relever et les renvoyer dans leur pays un coup de pied dans le fondement. Hors de lui, le gradé attrapa Fernand, essaya de lui passer les menottes. Une seule main enserrée, il s’échappa et courut vers les bois, les soldats le poursuivirent. J’en profitait pour m’échapper, j’ai fouetté les chevaux qui sont partis au galop. A chaque instant la charrette manquait de se retourner. J’ai pris le premier chemin à gauche, je me suis enfoncé un peu plus dans cette forêt et j’ai attendu un frère qui ne reviendra pas. J’ai entendu les coups de feu. Mon cœur battait la chamade, mes yeux étaient plein de larmes, J’imaginais mon frère, mon frangin, mon ami gisant sur le sol deux balles dans le dos, j’avançais. J’avançais pour sauver mon bébé, pour prévenir mes compagnons d’infortunes. Les Prussiens allaient arracher à leur famille les hommes de la forêt.
Des larmes coulaient de ses yeux, d’un revers de manche il les essuya. Sa respiration était rapide, les traits de son visage s’étaient déformés sous l’emprise de la rage qui l’habitait. Je me tais, j’attends qu’il se calme.
- Oui, je me suis sauvé. Mais c’était le plan de Fernand. S’il y avait du grabuge avec les prussiens, il devait déjouer leur attention pour me permettre d’emmener sa nièce à l’abri. Il connaissait ce chemin, sur la gauche, qui était praticable sur une centaine de mètres. Il devait nous y rejoindre. J’ai dû annoncer à mon père que son fils était mort sous les balles des ennemis. J’ai vu son visage se figer, une larme couler sur sa joue. Je l’ai vu, se redresser, convoquer l’assemblée du village.
- Cette assemblée, qu’a-t-elle décidé ?
- Comme moi, plusieurs ont décidé de plier bagages d’autres n’ont pas évalué le danger, d’autres encore se sentant l’âme prussienne sont partis rejoindre l’armée. Il m’a fallu quatre jours pour vendre mes biens, acheter un équipage. Nous partons demain.
- Je vous remercie et je vous prie de m’excuser. J’ai ravivé une blessure trop ressente.
Je me réveille, mes yeux sont emplis de larmes. Je me sens tellement proche de ces gens. Ce n’est pas très professionnel mais on ne se refait pas. Il est 15 heures, je vais rejoindre des amis au salon de thé du casino. Il faut que je me change les idées. Demain, je m’y remettrai, seulement demain. Je ne sais plus à quelle heure je me suis mise au lit. Après le thé nous avons dévalisé les magasins. Les paquets seront déposés à notre domicile dès le lendemain, le commerçant nous l’assure. Rassurées, nous nous attardons dans les ruelles de Calais. Le soir tombe, la faim se fait ressentir. Nous nous attablons dans un petit troquet et commandons un plat de moules, quelques pommes de terre, une tarte aux pommes et du vin qui vient, selon les affirmations du patron, directement de la vallée du Rhône. Repues et enivrées nous commandons une voiture, une grande. Nous nous sommes retrouvées à trois au salon de thé, à cinq à la sortie du magasin de vêtements. Deux autres nous ont rejointes pour le diner. Une voiture pour sept personnes. Le cocher, émoustillé à la vue d’autant de jeunes femmes, nous abreuve de compliments. Nous sommes déposées devant notre domicile chacune notre tour. Ce Monsieur s’est montré très courtois mais il n’a pas manqué de nous donner son nom. « Donnez mon nom à la compagnie, elle saura me trouver et m’envoyer à votre service mes demoiselles. » Je souris, la fatigue me fait encore bailler mais je vais travailler.
6. Six mariages et deux enterrements
Eugénie et Jean se sont mariés le même jour que les Jumeaux Jules et Jean, que la cousine Félicie et que d’autres jeunes. C’était la coutume dans leur communauté. Une grande fête étaient organisée dans la clairière. Des lampions étaient installés, suspendus d’arbre en arbre. Une grande table était installée pour tous les membres. Des fleurs des champs garnissaient la table et formaient couronne et bouquet des mariées. Tous se rendaient à Saverne, les couples passaient devant Monsieur le Maire puis le Curé les mariait. Une seule messe, un bonheur partagé par tous. Ici, en ville, les unions sont affaire de famille. Petit Jean et Adèle, ni aucun de leurs enfants ne connaitront l’euphorie d’une union au sein d’une forêt.
Eugénie est maintenant « visiteuse ». Elle scrute chaque centimètre carré de la pièce de dentelle, répare ce qu’elle peut et renvoie les métrages défectueux à l’atelier. Dans ces métiers, on ne compte pas ses heures : une dizaine par jour. Le travail ne leur fait pas peur, il était bien plus difficile dans la forêt de leur enfance. De plus, leurs enfants travaillent. Petit Jean est marin, Fernand, comme nous pouvions nous en douter, est jardinier paysagiste, Marie Jeanne apprend le métier de wheleuse, quant aux deux plus jeunes, ils vont à l’école. Depuis quelques mois Petit Jean fréquente Adèle WEBSTER, la fille d’un tulliste. Son grand père est l’un de ses hommes courageux qui a fait traverser le chenal, en contrebande, à des métiers à tulle. La date du mariage est arrêtée.
Petit Jean et Adèle
Nous sommes le 18 juillet 1883, Marie Jeanne a 12 ans, elle aide sa future belle-sœur Adèle WEBSTER, à se préparer. Elle lui a confectionné une couronne de fleurs et un bouquet : Mauves et Camomilles ramassés sur les chemin, Lys et Iris cultivés par Fernand se disputent le plus beau rôle dans ces compositions. Elle est heureuse et fière d’être la demoiselle d’honneur de sa belle-sœur.
Adèle est enceinte, Marie Jeanne sera la marraine. Garçon ou fille, elle tiendra son rôle avec amour et sérieux. Les mois passent, et ce 15 novembre 1884, Magdeleine la sage-femme est appelée, Adèle accouche. Les heures passent, le travail et long et douloureux, Adèle s’affaiblit, le médecin est appelé d’urgence, le petit Jacques nait mais il n’est pas bien vaillant, Magdeleine l’ondoie. Adèle meurt dans les bras de petit Jean. Toute la famille est là pour réconforter le fils, le gendre, le beau-frère, le frère. Pour pleurer la fille, la bru, la sœur. La peine est immense, et ce nourrisson, ce petit être trop chétif va-t-il survivre ? Eugénie court chercher la grande Berthe maman d’une petite Céline. Elle consentira bien à donner de son lait à son petit-fils. Il refuse le sein généreux. Le médecin l’ausculte, la mine triste il fait un non de la tête : Jacques ne peut survivre. Comme sa maman, il s’éteint ce 16 novembre. Marie Jeanne vient de réaliser que la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Elle aura à supporter des moments de bonheur intenses mais également des chagrins que le temps n’effacera pas mais rendra plus supportable.
Fernand et Catherine
Les mois passent, Petit Jean est toujours broyé par le chagrin, il part souvent en mer pour de longues périodes. Nous sommes en décembre 1885, Fernand notre jardinier paysagiste se marie avec une certaine Catherine WHITE. Et oui, une demoiselle d’origine anglaise. Ils se sont rencontrés dans le parc Saint Pierre où Fernand entretenait les parterres de fleurs. Tous les jours Catherine s’arrangeait pour traverser ce lieu champêtre pour avoir le plaisir d’entrevoir son beau jardinier. Fernand n’était pas dupe. Chaque fois qu’il apercevait, la silhouette longiligne de la jeune fille, son cœur battait la chamade. C’est à la fin de son chantier qu’il osa lui parler. Il s’avança une rose à la main et lui demanda la permission de la revoir. Le rouge avait teinté ses jolies joues, elle leva les yeux et plongea son regard dans celui de Fernand. C’était indéniable, ils étaient fait l’un pour l’autre. Marie Jeanne et Fernand ont toujours été inséparables. Ils ont une complicité que rien ni personne ne pourra changer. Catherine le sait et accepte cette petite jeune fille aussi douce, souriante et aimable que son Fernand. Alice est dans la mémoire et le cœur de tous mais la vie continue et il faut se réjouir de cette union.
Marie Jeanne et Gaston
Marie Jeanne est wheeleuse maintenant, elle remplie des bobines d’un fil plus fin qu’un cheveu. Ces bobines sont installées sur le métier pour fabriquer de la dentelle. Elle est fière de son travail, la tâche est rude, les heures sont nombreuses mais cela ne la rebute pas. Tous les vendredis, attaché à son casier, un sucre d’orge l’attend. Elle sourit, son cœur bat la chamade, maintenant, elle sait qui lui dépose cette sucrerie toute les fins de semaines : Gaston BENARD tulliste sur le métier qu’elle approvisionne. Tout l’atelier en a connaissance mais Gaston est timide. Il n’a trouvé que ce subterfuge pour se faire remarquer par la charmante Marie Jeanne. Ce vendredi, Marie Jeanne décroche son bonbon quand, poussé par ces camarades Gaston atterrit dans son vestiaire. Le rire est collectif, la gène fait rougir Marie Jeanne et Gaston. Gaston prend son courage à deux mains et lui demande la permission de la raccompagner chez elle, les remarques grivoises fusent, les rires se font plus forts. Le couple se regarde, la magie opère, ils se sourient, le brouhaha se fait discret, ils sont dans leur monde. Gaston fend le groupe, il a pris de l’assurance. Il accompagne sa mie jusqu’à son domicile. Derrière le rideau de la fenêtre, il a bien vu les parents suspicieux mais il se fera aimer. Marie Jeanne court chez Fernand lui annoncer la nouvelle. Catherine est à nouveau enceinte, ses deux petits sont couchés dans le même lit près de la cheminée. Elle adore sa belle-sœur, c’est avec un réel plaisir qu’elle apprend que ce nigaud a enfin fait le premier pas. Du reste, bien poussé par ses collègues. La jeune fille embrasse son frère, sa belle-sœur, sa nièce et son neveu et rentre chez elle le cœur léger. Tous les vendredis, Gaston escorte Marie Jeanne. Aujourd’hui, Jean et Eugénie sont sur le pas de la porte. Gaston est anxieux, il avance la mine sombre : que me veulent-ils ? Jean fait rentrer le jeune homme et le prie de s’assoir, Eugénie fait réchauffer le café. Gaston fait tourner sa casquette entre ses doigts. Il ne sait où poser le regard. Il prend une grande inspiration, relève la tête et demande la permission d’emmener Marie Jeanne à la foire. Jean le regarde, ne voit aucune malice chez ce garçon. Il lui sourit et lui donne sa bénédiction. Après quelques semaines, Gaston fait sa demande. Les familles se rencontrent : les fiançailles sont fixées au 23 décembre 1889 et le mariage au 20 juin 1890.
Depuis l’aube Marie Jeanne se tourne et se retourne dans son lit, elle ne peut plus dormir. Elle se lève silencieusement pour ne pas réveiller sa petite soeur Marie-Eugénie, elle descend les escaliers en évitant la marche qui craque à chaque fois. Elle est dans la cuisine, son regard caresse chaque objet, chaque recoin de la pièce. Tout doucement elle ouvre la porte de la cour. Tout au fond, la remise où les outils de Fernand ont rejoint ceux du père faute de place. De chaque côté de l’allée centrale un potager. Poireaux, carottes, pommes de terre, tomates et d’autres légumes sont alignés au cordeau. Quelques fleurs poussent le long de l’allée. Marie Jeanne s’assit sur le banc devant la fenêtre, elle se souvient de ses jeux avec ses frères et sa sœur, des jours où, pas trop fatigués de leur semaine de travail les parents les rejoignaient pour une partie de Colin-maillard, pour taper dans une balle. Elle se souvient des cris de sa mère quand elle passait trop près d’une vitre. Toute cette insouciance va prendre fin aujourd’hui. Elle ne regrette rien, elle aime son Gaston et c’est dans la logique des choses de quitter le nid familial. La porte s’ouvre, son père lui sourit, une bonne odeur de café sort de la cuisine. Marie Jeanne le suit. Ils s’assirent face à face, une tasse à la main. Pas une parole mais des regards et des sourires qui en disent long. Jean se souvient, il pense à son frère Fernand qui a donné sa vie pour les sauver. Eugénie les rejoint. Le silence n’est pas pesant, bien au contraire, il parle, hurle, chante, rit à l’oreille de chacun. Catherine arrive, elle est presque à terme, elle se place difficilement à table. Sa tasse de café but, elle est la première à se lever. Aller, il faut préparer la mariée. Eugénie, Catherine et Marie Eugénie suivent Marie Jeanne à l’étage. Avec l’aide de Catherine, Eugénie a confectionné la robe de mariée de sa fille. Elle était faites d’une cotonnade immaculée agrémentée de dentelle à l’encolure et aux manches. Bien entendu, Fernand avait composé le bouquet et la couronne de sa sœur.