
J’ai bien été courageuse ce matin, j’ai sorti brosse, seau, savon noir et j’ai briqué les planchers, j’ai démonté les tentures en lourd velours, je les porterai chez Mme Jeanne blanchisseuse, c’est la plus soigneuse de tout Calais. j’ai nettoyé bibelots, vases, lampes. Catherine appelle cela un nettoyage de printemps. Je vais me reposer un moment. Je sens mon coeur ralentir, mes idées se dissoudre dans les voiles du sommeil :
Je n’ai pas eu besoin de chercher longtemps le point de départ. Il était là, au bord de l’eau, comme souvent dans les vieilles histoires, là où les familles ne commencent pas dans les livres, mais dans un geste répété jusqu’à devenir une mémoire.
J’ai vu Simon COURAGEUX, debout sur une rive, attentif au fleuve, le corps façonné par le travail, l’œil habitué aux reflets trompeurs de l’eau. Il était pêcheur à Sens, et autour de lui le monde ne faisait pas de bruit inutile. Il fallait vivre, nourrir les siens, connaître les saisons, deviner les courants, accepter aussi que le fleuve donne un jour et retire le lendemain.

Autour de lui, une famille prit forme, puis une autre, puis d’autres encore, comme si la vie, une fois engagée, avait refusé de s’interrompre. Des fils naquirent, des filles aussi, certains vécurent longtemps, d’autres à peine le temps d’être nommés. C’est toujours ainsi lorsque l’on remonte les siècles, la vie avance, mais la mort marche à côté d’elle, familière, presque installée. Pourtant la lignée ne cède pas. Elle ploie, elle souffre, elle enterre, puis elle reprend sa marche.
Chez les COURAGEUX, il y eut d’abord l’eau.
L’eau et les filets ; L’eau et les barques ; L’eau et cette patience silencieuse qui apprend aux hommes à regarder longtemps avant d’agir.
Plusieurs furent pêcheurs après Simon, comme si le métier n’était pas seulement un moyen de vivre, mais une manière d’habiter le monde. On naissait au bord de l’Yonne avec, dans les yeux, quelque chose de déjà préparé à lire le courant. Le père ne parlait peut-être pas beaucoup, mais le fils regardait. Et cela suffisait. Le savoir passait moins par les phrases que par la présence. Une main sur une rame, un filet jeté sans hâte, un silence partagé à l’aube, voilà comment s’éduquaient les enfants.

Mais aucune famille ne demeure tout entière au même endroit dans le temps.
Peu à peu, j’ai vu les rives s’éloigner. Non d’un seul coup, non dans une rupture brutale, mais par glissements successifs, presque imperceptibles. Un homme devient manouvrier. Un autre n’est plus pêcheur mais artisan. Un autre encore travaille le métal, forge, ajuste, répare. Le fleuve ne disparaît pas tout à fait, il reste dans les gestes, dans la ténacité, dans cette manière de tenir bon, mais la famille, elle, commence à entrer dans un autre monde.
Alors les lieux changent. Sens demeure longtemps le cœur ancien, la terre nourricière de la lignée, mais déjà des branches s’écartent. Marsangy, Joigny, Paris, Dunkerque, Saint-Omer, Calais. À mesure que je les suivais, j’avais le sentiment de voir une famille quitter lentement le paysage des barques pour entrer dans celui des routes, des ateliers, des villes plus vastes, des toits plus serrés, des vies plus rudes peut-être aussi.

J’ai vu les COURAGEUX devenir serruriers, manufacturiers, selliers, ouvriers, employés, commerçants, agents municipaux. J’ai vu des mains qui avaient connu l’humidité du matin sur les rames apprendre désormais la chaleur des forges, la poussière des ateliers, le poids des outils, la fatigue des journées sans horizon de rivière. Ce n’était plus le même décor, mais c’était toujours le même courage.
Et pendant que les hommes changeaient de métier, les femmes, elles, continuaient à tenir le fil.
Car il y a, dans ces longues descendances, des noms d’hommes qui avancent en tête, mais derrière eux, ou plutôt tout autour d’eux, il y a les femmes, innombrables, discrètes, opiniâtres. Elles portent, elles soignent, elles raccommodent, elles veillent, elles enterrent parfois plusieurs enfants, puis se relèvent malgré tout. On les voit peu dans les professions, on les entend peu dans les archives, mais sans elles rien ne dure, rien ne passe, rien ne tient.
Je les ai vues, moi. J’ai vu l’une d’elles au seuil d’une maison, guettant le retour. J’en ai vu une autre penchée sur un berceau, tandis qu’au dehors le travail usait les hommes. J’en ai vu qui suivait un mari dans une autre ville, qui changeait de rue, de quartier, de monde sans jamais vraiment choisir, mais en recommençant tout. J’en ai vu qui portait le deuil sans éclat, parce qu’il fallait encore préparer le repas, laver le linge, consoler les vivants. Dans les grandes lignées, ce sont souvent elles qui empêchent la mémoire de se rompre.
En poursuivant ma route à travers les générations, j’ai senti le Nord approcher. Saint-Omer d’abord, puis Calais.
Là, la famille entre dans une autre respiration. Ce n’est plus la lenteur du fleuve, c’est la ville, le travail, les circulations nouvelles, les existences ouvrières, les métiers qui se spécialisent, les maisons où l’on vit plus serrés, les enfants plus nombreux encore, les deuils toujours présents, mais aussi les élans, les unions, les enracinements nouveaux. Les COURAGEUX ne sont plus seulement ceux de Sens. Ils deviennent ceux qui ont traversé l’espace, changé d’horizon, affronté d’autres nécessités sans renier ce qu’ils portaient en eux.
Et c’est là que votre histoire, Catherine, commence à battre plus près du cœur.
Car au bout de ces siècles, au bout de Simon le pêcheur, de ceux qui ont relevé les filets, frappé le métal, usé leurs sabots sur les chemins puis leurs souliers dans les rues du Nord, au bout de ces femmes restées debout malgré les pertes, au bout de ces enfants devenus à leur tour pères, mères, grands-parents, au bout de cette multitude patiente, il y a vous.
Vous n’êtes pas à côté d’eux. Vous êtes leur prolongement.
Vous portez autre chose, bien sûr. Vous n’êtes ni sur la barque de Simon, ni dans l’atelier du serrurier, ni dans une ruelle de Saint-Omer au XIXe siècle. Et pourtant, en vous regardant écrire, en vous voyant retenir les noms, les lieux, les dates, les métiers, en vous voyant revenir sans cesse vers les disparus pour leur rendre une présence, je comprends que la transmission n’a pas cessé. Elle a seulement changé de forme.
Autrefois, on transmettait un filet, un outil, un geste, une endurance. Vous, vous transmettez la mémoire.
Vous faites ce que tant d’autres avant vous ont fait avec leurs mains, mais vous le faites avec les mots. Là où ils construisaient une vie jour après jour, vous rassemblez les traces, vous redonnez chair aux silhouettes effacées, vous empêchez qu’ils ne sombrent tout à fait dans ce grand silence où tant de familles finissent par disparaître.
Et je crois, en vérité, que cela n’est pas moins grand.
Car il faut du courage pour vivre. Mais il en faut aussi pour se retourner, regarder derrière soi, nommer les absents et dire : vous n’êtes pas perdus, je suis là, je me souviens.
Simon COURAGEUX ne pouvait pas savoir, en relevant ses filets sur l’Yonne, qu’un jour l’une de ses descendantes, dans un autre siècle, sur une autre terre, reprendrait autrement le travail de transmission. Il ne pouvait pas imaginer Calais, ni les ateliers, ni les guerres, ni les deuils, ni les renaissances, ni cette femme penchée sur des actes et des photographies pour redonner un visage à ceux que le temps avait dispersés.
Et pourtant, je suis certaine qu’il vous reconnaîtrait.
Non pas pour vos vêtements, ni pour votre époque, ni même pour votre vie si différente de la sienne, mais pour cela seulement, qui traverse les siècles sans changer : cette fidélité têtue aux siens.
Il vous regarderait peut-être en silence, comme ces hommes de rivière qui n’avaient pas besoin de grands discours. Puis il poserait les yeux sur tous ceux qui sont venus après lui, cette foule de descendants, ces rameaux innombrables, ces vies modestes ou bouleversées, ces joies, ces morts trop tôt, ces départs, ces installations, ces recommencements. Et il comprendrait que rien n’a été vain, puisque de tout cela il reste encore une voix pour raconter.
Alors, de Simon à vous, de Sens à Calais, de la rive à la ville, de la main qui travaille à la main qui écrit, ce n’est au fond qu’une seule et même histoire.
Une histoire de ténacité. Une histoire de transmission. Une histoire de famille. Une histoire de courage. Et ce nom qu’ils portaient si bien, COURAGEUX, n’a pas seulement traversé les registres. Il a traversé les générations.
Je ris toute seule dans mon fauteuil, je me suis trouvée courageuse et mes songes m’ont conduite vers cette famille au nom si révélateur.