Capitaine Francis John Bellew

Le vent s’est levé sur Calais cette nuit. Il siffle encore dans les interstices de ma fenêtre, faisant danser les flammes de la bougie posée sur mon bureau. La ville dort encore, mais déjà, au loin, j’entends les premières charrettes sur les pavés humides. Je resserre mon châle autour de mes épaules, Il fait frais ce matin.

Je cours m’assoir devant la cheminée où un bon feu crépite. Il fait sombre, la lueur des flammes me suffit. Mon carnet est ouvert. À côté, un livre : « Memoirs of a Griffin ».

La torpeur me gagne, je bascule.

La chaleur me saisit aussitôt, lourde, écrasante, humide. Je ne suis plus à Calais.

Le bois familier de mon écritoire a disparu. À sa place, une table grossière. Une moustiquaire flotte au-dessus d’un lit étroit. L’air vibre du chant incessant d’insectes invisibles.

Un jeune homme est assis, raide dans son uniforme. Il essuie son front, malhabilement. Il a ce regard que je connais bien désormais : celui des hommes qui arrivent trop loin de chez eux.

Je m’approche.

  • Vous venez d’arriver ?
  • Oui, depuis quelques semaines à peine. On m’appelle déjà un griffin.

Il sourit, presque gêné.

  • Je croyais être prêt mais je ne comprends rien à ce pays. Cette moiteur, les hommes, les usages, tout m’échappe !

Je le regarde. Je le reconnais. Francis John Bellew.

Les jours s’écoulent. Et moi, je vais et viens. Parfois, je suis à ses côtés, dans cette chaleur qui ne laisse aucun répit. Parfois, je suis de retour à Calais.

Le matin, j’entends les mouettes. Le port s’anime. L’air est humide, salé. Je descends chercher du pain encore tiède, je croise des visages connus.

Et pourtant, à peine rentrée, il me suffit d’ouvrir mon carnet pour sentir à nouveau cette touffeur étrangère me saisir. Je le retrouve. Il n’est déjà plus tout à fait le même, combien de temps s’est écoulé ? Ses gestes sont plus assurés. Son regard s’est posé. Il écoute davantage qu’il ne parle. Il observe, il apprend. Il écrit aussi. Longtemps. Comme s’il cherchait à apprivoiser ce monde en le déposant sur le papier.

Un matin, tout est différent. Je ne suis plus dans une chambre étroite, mais sous une véranda blanche. Le jardin est éclatant, presque irréel. Les couleurs me semblent trop vives pour être vraies.

À Calais, les couleurs sont plus douces. Ici, tout brûle. Il est là. Francis. Mais ce n’est plus le jeune homme hésitant. L’Inde a laissé son empreinte sur lui. Il attend. Une voiture s’arrête. Une jeune femme descend. Elle semble presque fragile sous cette lumière trop forte. Son ombrelle est tenue avec soin, comme un dernier rempart contre ce monde qui n’est pas le sien. Ann Smoult Temple, dont le nom seul portait le poids des grandes familles anglaises.Leurs regards se croisent. Je retiens mon souffle. Rien ne déborde. Rien ne trahit leurs émotions. Mais je sens, dans ce silence, qu’un lien vient de naître. Ce n’est pas un mariage de passion. C’est un mariage de leur temps. Et pourtant, c’est le début de tout.

Je reviens à Calais.

Le soir est tombé. Le feu crépite doucement dans l’âtre. Je prépare mon thé. La pluie recommence à tomber, fine et régulière. Je pourrais rester là. Mais non. Je sais qu’il m’attend, là-bas.

Je le retrouve dans sa vie d’officier. Le devoir rythme ses journées. Les hommes, les décisions, les tensions. La chaleur, toujours.

Il tient. C’est cela, être capitaine ici : tenir sans faillir !

Et puis, un jour, le silence change. Je le sens avant même de le voir. La maison n’est plus la même. Un berceau. Anne est assise. Fatiguée, mais apaisée. Elle tient dans ses bras un nouveau-né. Francis est debout, en retrait, il regarde, longtemps. Puis il s’approche. Très lentement. Son regard vacille. Je détourne presque les yeux. Car ce que je vois n’appartient plus à l’Histoire. C’est un instant fragile. Intime. Un homme qui devient père.

Le vent frappe de nouveau ma fenêtre. Je sursaute. La chaleur disparaît. Je suis à Calais. Ma bougie vacille. Le thé a refroidi. Le jour s’est levé sans que je m’en aperçoive. Sur mon écritoire, le livre est toujours ouvert. Mais ce n’est plus un livre. C’est une porte. Et derrière elle, des vies entières qui attendent d’être entendues. Je prends ma plume. Car maintenant, je sais. Je ne me contente plus de chercher des noms dans les registres. Je les accompagne. À travers les mers. À travers le temps. Jusqu’à aujourd’hui.

Le beau-père d’Ellen n’est plus un nom dans un livre mais un être de chair et de sang ; un homme qui a passé une partie de sa vie au service de sa patrie. Il est aussi écrivain, il est l’auteur « Memoirs of a Griffin », son histoire en Inde.

Francis John Bellew (1799-1868) ; Ann Smoult TEMPLE (1792_1856) ;

Patrick Beckett Bellew (1831-1869) est leur quatrième enfant ;

Ellen Wint (1840-1909)